Plus d’un mois après l’embrasement du front irano-américain, le conflit s’installe dans une zone grise, où les certitudes militaires se heurtent aux réalités du terrain.
Derrière les annonces de victoire rapide, la guerre révèle une dynamique bien plus complexe : asymétrique, diffuse, et potentiellement durable. Entre frappes ciblées, menaces sur le détroit d’Ormuz et tensions régionales croissantes, c’est tout l’équilibre énergétique mondial qui vacille. Dans ce contexte, les grandes puissances semblent hésiter entre escalade et désengagement, tandis que les économies dépendantes des importations énergétiques retiennent leur souffle.
Mais au-delà des rapports de force géopolitiques, ce conflit agit comme un révélateur des vulnérabilités structurelles, notamment pour les pays émergents. Le Maroc, comme une grande partie de l’Afrique, se retrouve en première ligne face à un choc énergétique qui pourrait redéfinir ses priorités économiques et stratégiques. Dans cet entretien, le Dr Zakaria Hanafi, directeur du Centre marocain d’analyse et d’anticipation géopolitique, livre une lecture lucide et sans détour d’une crise dont les répercussions dépassent largement le Moyen-Orient.

Quel est l’état des lieux de la crise iranienne près d’un mois après le déclenchement du conflit ?
« Malgré la supériorité américano-israélienne, l’Iran impose une guerre asymétrique efficace, notamment grâce aux drones et aux missiles balistiques, y compris hypersoniques. La pression exercée via le détroit d’Ormuz et les frappes sur des infrastructures stratégiques montre que rien n’est réellement sous contrôle. Les déclarations américaines restent contradictoires, ce qui traduit une difficulté à sortir d’un conflit qui s’enlise. L’envoi de Marines pourrait aggraver les pertes humaines et matérielles. Si les États-Unis ne se retirent pas, ils risquent de s’enliser dans un scénario comparable au Vietnam, à l’Afghanistan ou à l’Irak. À cela s’ajoute une contrainte géographique majeure : le relief iranien, marqué par les chaînes du Zagros et de l’Alborz, constitue un verrou naturel pour toute offensive terrestre.
Par ailleurs, toute tentative de déstabilisation interne se heurterait à une réalité géopolitique complexe, compte tenu des minorités liées aux pays voisins. L’Europe, quant à elle, reste en retrait, préoccupée par la crise ukrainienne et les risques d’un choc pétrolier lié à une éventuelle fermeture du détroit d’Ormuz ou à une extension des tensions vers Bab-el-Mandeb. »
Quelles conséquences pour le Maroc ?
« Pour le Maroc, comme pour de nombreux pays, l’impact se fera d’abord ressentir sur les prix du pétrole et du gaz importés du Moyen-Orient. Le Royaume dispose de réserves énergétiques limitées à deux mois, ce qui reste insuffisant en cas de prolongation du conflit. En revanche, le port de Tanger Med bénéficie d’un effet indirect positif, avec l’augmentation du trafic maritime contournant les zones de tension via le cap de Bonne-Espérance. Par ailleurs, le Maroc, en tant que leader mondial du phosphate, pourrait tirer profit de la perturbation des exportations d’engrais en provenance du Golfe.
Toutefois, cette opportunité reste fragile, car le Maroc dépend de l’importation d’ammoniac et de soufre. Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz menacerait non seulement l’économie nationale, mais aussi la sécurité alimentaire mondiale. »
Quelles réponses pour endiguer la crise au niveau national ?
« Le Maroc n’échappe pas au risque de récession, dans un contexte de hausse des coûts énergétiques. Le gouvernement a déjà ajusté les prix des carburants et renforcé le recours aux transports publics.
La caisse de compensation joue un rôle crucial en soutenant les prix du gaz butane et des produits de base. En parallèle, le Royaume poursuit ses investissements dans les énergies renouvelables afin de renforcer sa souveraineté énergétique à moyen et long terme. »
Quel scénario pour l’Afrique face aux vulnérabilités énergétiques ?
« Si le conflit se prolonge, les économies africaines fortement dépendantes des importations énergétiques seront particulièrement exposées à une récession. La hausse des prix des carburants affectera directement les budgets publics et les politiques de développement. À cela s’ajoute le risque de pénurie d’engrais, qui pourrait compromettre la sécurité alimentaire sur le continent. En revanche, certains pays producteurs de pétrole, notamment sur la façade atlantique de la Mauritanie à l’Angola, pourraient bénéficier d’une hausse de leurs revenus.
Dans tous les cas, la fermeture du détroit d’Ormuz aurait des répercussions globales, affectant l’ensemble des économies dépendantes de l’énergie et des intrants agricoles, et pourrait déclencher une récession à l’échelle mondiale. »
Au-delà des analyses livrées par Zakaria Hanafi, un constat s’impose à mesure que le conflit s’installe : ses effets les plus tangibles ne se jouent pas uniquement sur le terrain militaire, mais dans les équilibres économiques qu’il fragilise déjà. Le Maroc, à l’instar d’autres économies dépendantes des importations énergétiques, apparaît particulièrement exposé à une crise dont il ne maîtrise ni le rythme ni les contours.
Si certaines dynamiques peuvent, à court terme, offrir des relais, notamment logistiques ou liés aux engrais elles ne suffisent pas à compenser une vulnérabilité structurelle désormais mise en pleine lumière. Car derrière la volatilité des prix du pétrole, c’est toute la question de la résilience énergétique qui se pose, dans un contexte international de plus en plus instable.
Ce conflit, encore incertain dans son issue, agit ainsi comme un accélérateur. Il oblige à regarder en face une réalité souvent admise sans être réellement anticipée : celle d’une dépendance forte à des zones sous tension, et la nécessité, désormais urgente, d’en réduire les effets.
Pour aller plus loin, La géopolitique des frontières fissurées : Pays émergents et du Sud (2026), du Dr Zakaria Hanafi, décrypte les nouvelles lignes de fracture du monde contemporain : https://shorturl.at/dsc4P


