Le Maroc traverse une période critique où l’eau devient une ressource rare et précieuse. Selon un rapport récent de l’Institut marocain d’intelligence stratégique (IMIS), la pénurie d’eau dépasse désormais le simple cadre environnemental pour toucher à la souveraineté même du pays. Cette crise, aggravée par le changement climatique et la pression croissante de l’agriculture, met en lumière des failles majeures dans la gestion de cette ressource vitale. L’IMIS tire la sonnette d’alarme et propose des solutions ambitieuses afin d’éviter un effondrement hydrique d’ici les prochaines décennies.
Une crise multifactorielle au cœur du développement agricole
Le rapport publié en juin 2025 souligne que la situation actuelle découle d’une série de décisions stratégiques prises depuis plusieurs années, notamment les plans agricoles phares « Plan Maroc Vert » et « Génération Green ». Si ces programmes ont contribué à moderniser l’agriculture, stimuler l’économie rurale et créer des emplois, ils ont également intensifié la pression sur les ressources hydriques du pays. L’agriculture, qui absorbe environ 86 % de l’eau consommée au Maroc, est responsable de près de 40 % du déficit actuel, soit entre 2,5 et 3 milliards de mètres cubes chaque année. Une utilisation souvent inefficace malgré l’adoption de techniques modernes telles que l’irrigation goutte-à-goutte.
L’augmentation des cultures gourmandes en eau, comme l’avocat, la pastèque ou la tomate hors saison, a limité les gains d’efficacité. Le paradoxe est clair : les économies d’eau réalisées sont rapidement compensées par l’extension des surfaces irriguées, un phénomène connu sous le nom de « paradoxe de Jevons ». Cette dynamique illustre un déséquilibre entre développement économique et durabilité environnementale.
Gouvernance éclatée et données fragmentées : un frein à l’action efficace
Au-delà des choix agricoles, le rapport met en avant un problème majeur de gouvernance. La gestion de l’eau au Maroc souffre d’un morcellement institutionnel, avec une multiplicité d’acteurs aux compétences chevauchantes et un manque criant de coordination. Le Conseil supérieur de l’eau et du climat, organe pourtant central, n’a pas été réuni depuis plus de vingt ans. Les agences de bassin hydraulique, chargées de la gestion locale, manquent de moyens et d’autorité pour contrôler les prélèvements, notamment ceux liés aux forages illégaux.
Par ailleurs, un déficit structurel dans la collecte et le partage des données hydriques complique la prise de décision. Les informations sont dispersées entre divers organismes, souvent peu accessibles et non harmonisées. Cette opacité empêche d’évaluer avec précision l’état des ressources et rend difficile la planification d’actions adaptées et efficaces.
L’eau face aux changements climatiques et aux défis démographiques
Le rapport souligne également que la baisse des ressources renouvelables est exacerbée par le changement climatique. La période récente a été marquée par des sécheresses prolongées et une hausse des températures record, entraînant une augmentation de l’évaporation et une réduction de la recharge des nappes phréatiques. La situation est aggravée par des inégalités géographiques : la majeure partie des ressources se concentre dans le Nord du pays, alors que le Sud est fortement exposé à la sécheresse.
Le développement urbain rapide et le secteur touristique, gourmands en eau, accentuent cette tension. La demande urbaine devrait croître de 50 % d’ici 2050, tandis que celle du tourisme pourrait tripler. L’artificialisation des sols réduit encore davantage la capacité naturelle du territoire à recharger ses réserves.
Des solutions concrètes pour préserver l’avenir hydrique du Maroc
Face à ces enjeux, l’IMIS formule dix recommandations claires et ambitieuses. Parmi elles, la refonte des institutions de gouvernance avec la création d’un Conseil national de l’eau et du climat doté de pouvoirs réglementaires, la mise en place d’une autorité indépendante pour réguler l’eau, ainsi que la création d’une plateforme nationale de données hydriques pour garantir la transparence et la fiabilité des informations.
Le rapport insiste aussi sur l’importance d’adapter l’agriculture à la rareté de la ressource, en favorisant des cultures moins consommatrices et en conditionnant les subventions à un usage mesuré de l’eau. L’utilisation accrue d’eaux non conventionnelles, comme le dessalement et la réutilisation des eaux usées, alimentés par des énergies renouvelables, est également présentée comme une priorité.
L’IMIS appelle à un changement profond des mentalités, à travers des programmes éducatifs et la promotion de la sobriété hydrique auprès des citoyens. Le financement de ces transformations devra s’appuyer sur des partenariats innovants et des mécanismes financiers verts.

