Pendant des décennies, la croissance du PIB a été considérée comme l’indicateur de référence pour mesurer la santé d’une économie. Mais l’essor rapide de l’intelligence artificielle soulève une question de plus en plus sérieuse parmi les économistes : une économie peut-elle prospérer tout en créant moins d’emplois, voire en supprimant massivement des postes ?
Le débat, autrefois théorique, prend aujourd’hui une dimension concrète à mesure que les entreprises découvrent les capacités des nouveaux outils d’IA. Certains dirigeants, initialement sceptiques, reconnaissent désormais que ces technologies sont capables d’accomplir en quelques heures des tâches qui exigeaient auparavant plusieurs semaines de travail humain.
C’est notamment le constat dressé par Ken Griffin, fondateur du fonds d’investissement Citadel. Après avoir minimisé l’impact de l’intelligence artificielle au début de l’année, il a finalement admis avoir été frappé par la vitesse avec laquelle des agents d’IA peuvent exécuter des missions complexes traditionnellement confiées à des spécialistes hautement qualifiés. Pour des entreprises dont la masse salariale repose sur des experts très bien rémunérés, les gains potentiels sont considérables.
Une croissance économique qui pourrait ne plus profiter à l’emploi
L’hypothèse qui préoccupe désormais certains économistes est celle d’une dissociation progressive entre croissance économique et marché du travail.
Traditionnellement, une hausse du PIB s’accompagne d’une création d’emplois, d’une augmentation des revenus et d’une amélioration générale des conditions économiques. Mais l’intelligence artificielle pourrait modifier cette dynamique en permettant aux entreprises d’accroître leur production sans augmenter leurs effectifs.
Dans un tel scénario, les bénéfices des entreprises continueraient de progresser, les marchés financiers pourraient rester orientés à la hausse et le PIB afficher une croissance soutenue. Pourtant, une partie importante de la population pourrait éprouver davantage de difficultés à trouver un emploi stable ou bien rémunéré.
L’idée d’une économie affichant simultanément une croissance robuste et un taux de chômage élevé aurait semblé improbable il y a quelques années. Aujourd’hui, elle apparaît de moins en moins irréaliste aux yeux de nombreux observateurs.
Le PIB, un indicateur historique remis en question
Depuis les années 1930, le produit intérieur brut constitue l’un des principaux outils de mesure de l’activité économique. Développé par l’économiste Simon Kuznets durant la Grande Dépression, cet indicateur permet d’évaluer la valeur totale des biens et services produits dans un pays.
Pendant une grande partie du XXe siècle, la relation entre croissance et emploi semblait relativement claire. Lors des récessions, l’activité ralentissait, les entreprises réduisaient leurs investissements et le chômage augmentait. À l’inverse, lorsque l’économie progressait, l’emploi suivait généralement la même trajectoire.
Cette corrélation a toutefois commencé à s’affaiblir ces dernières années. Malgré la progression du PIB américain et des marchés boursiers depuis la crise financière de 2008, les inégalités de revenus se sont accentuées et le coût du logement, de la santé ou de l’éducation a augmenté plus rapidement que de nombreux salaires.
L’intelligence artificielle pourrait accentuer davantage ce décalage.
Une automatisation qui touche désormais les emplois qualifiés
Les révolutions technologiques ont toujours transformé le marché du travail. La mécanisation agricole, l’automatisation industrielle ou encore l’informatisation des services ont supprimé certains métiers tout en en créant d’autres.
La différence avec l’intelligence artificielle réside dans l’étendue des secteurs concernés.
Aujourd’hui, les outils d’IA sont capables de rédiger du code informatique, analyser des contrats juridiques, gérer une partie du service client, produire des rapports ou traiter des données complexes. Des missions longtemps considérées comme difficiles à automatiser deviennent progressivement accessibles aux machines.
Plusieurs grandes entreprises ont déjà engagé des restructurations parallèlement à leurs investissements massifs dans l’intelligence artificielle. Meta a supprimé plusieurs milliers de postes tout en renforçant ses dépenses liées à l’IA. Block, maison mère de Square et Cash App, a également réduit ses effectifs. De son côté, la banque britannique Standard Chartered prévoit de diminuer plusieurs milliers de postes d’ici 2030 grâce à l’automatisation et aux outils d’intelligence artificielle.
Même si toutes ces réductions d’effectifs ne sont pas directement liées à l’IA, elles illustrent une tendance de fond : les entreprises cherchent à produire davantage avec moins de ressources humaines.
Vers une nouvelle répartition des richesses ?
Pour Michael Madowitz, économiste au Roosevelt Institute, l’impact de l’intelligence artificielle pourrait dépasser la simple question de l’emploi.
Historiquement, environ les deux tiers des revenus nationaux étaient redistribués sous forme de salaires, tandis que le reste revenait principalement aux détenteurs du capital à travers les bénéfices des entreprises. Cet équilibre, longtemps considéré comme relativement stable, n’a pourtant rien d’immuable.
Si les entreprises peuvent générer davantage de valeur grâce à l’IA tout en employant moins de personnes, une part croissante des richesses pourrait être captée par les actionnaires et les propriétaires d’entreprises, au détriment des revenus du travail.
Dans cette configuration, une croissance économique élevée ne garantirait plus automatiquement une amélioration du niveau de vie pour l’ensemble de la population.
Les précédentes révolutions technologiques invitent à la prudence
Tous les économistes ne partagent toutefois pas ce diagnostic.
Joe Brusuelas, économiste en chef chez RSM US, rappelle que chaque grande avancée technologique a suscité des inquiétudes similaires. Les standards téléphoniques ont disparu, les distributeurs automatiques ont réduit certains emplois bancaires et la mécanisation a profondément transformé l’agriculture. Pourtant, de nouveaux secteurs économiques ont émergé et absorbé une partie de la main-d’œuvre concernée.
Selon lui, l’intelligence artificielle pourrait suivre une trajectoire comparable. Les gains de productivité générés par ces outils pourraient créer à terme de nouvelles activités économiques et de nouveaux métiers encore difficiles à identifier aujourd’hui.
L’économiste invite également à distinguer les effets réels de l’IA de l’engouement médiatique qui l’entoure. Beaucoup d’entreprises attribuent leurs suppressions d’emplois à l’intelligence artificielle alors que d’autres facteurs, comme les excès de recrutement des années précédentes ou la pression des investisseurs, jouent également un rôle important.
Un défi majeur pour les politiques économiques
Même si les effets de l’intelligence artificielle sur l’emploi restent difficiles à mesurer avec précision, les investissements consacrés à cette technologie augmentent rapidement et commencent déjà à influencer certains indicateurs économiques.
La question centrale n’est peut-être plus de savoir si l’IA transformera le marché du travail, mais dans quelle mesure cette transformation modifiera les critères utilisés pour évaluer la prospérité économique.
Une économie peut afficher des bénéfices records, une croissance solide et des marchés financiers performants tout en laissant une partie croissante de la population en marge. Si cette situation venait à se généraliser, les indicateurs traditionnels, comme le PIB, pourraient ne plus suffire à refléter la réalité vécue par les ménages.
L’intelligence artificielle ne provoquera peut-être pas la prochaine récession. En revanche, elle pourrait ouvrir une période où la croissance économique et le bien-être social ne progresseront plus nécessairement au même rythme.

