Il y a trois semaines à peine, je disais à une amie maroco-sénégalaise, avec une sincérité absolue, que j’ai tellement côtoyé de Sénégalais droits, dignes et respectueux que je pourrais les compter parmi les miens, sans hésitation.
Une semaine plus tard, je me surprends à devoir me convaincre de ne pas laisser la colère glisser vers quelque chose de plus laid, de plus injuste : une tentation de repli, de suspicion collective, de rejet aveugle. Pas du racisme, le mot est trop facile, mais cette crispation dangereuse qui naît quand la déception sportive se transforme en blessure morale.
Car oui, les Marocains sont choqués. Et ils ont le droit d’être enragés.
Pas simplement parce qu’une finale s’est perdue. Le football accepte la défaite, parfois même avec élégance. Ce qui fait mal, ce n’est pas le score, c’est tout ce qui a débordé du rectangle vert. Les provocations, les tentatives de rabaissement, les récits mensongers plaqués sur notre dos, et, plus grave encore, les agressions visant des Marocains au Sénégal après le match. Là, la ligne du sport a été franchie. Là, le fair-play a disparu.
Si nous avions perdu « au football », vraiment, la douleur aurait été autre. Amère, certes, mais contenue. Or, beaucoup ont eu le sentiment que cette finale ne s’est pas jouée uniquement sur le terrain. Les Marocains ont un mot pour cela : tahramiyate. Les combines, les malices, les jeux d’ombre. Ce vieux football africain, rugueux, parfois sale, que le Maroc ne sait pas, ou ne veut pas pratiquer. Et c’est peut-être là notre faiblesse, mais aussi notre fierté.
Cette défaite a réveillé de vieux fantômes. Après la finale perdue en Tunisie en 2004, j’avais juré de ne plus jamais regarder un match. La déception était trop lourde, trop intime. J’ai tenu parole. Même lors du Mondial, je suivais en live tweets, sans jamais m’installer devant un écran. Pendant cette CAN, même scénario. À distance, toujours.
Et pourtant, Walid Regragui nous avait réconciliés avec quelque chose de plus grand que les résultats : la crédibilité. J’avais cette conviction intime qu’il avançait masqué, qu’il laissait les autres le sous-estimer, le croire limité, pour mieux sortir le grand jeu au moment décisif. Qu’il nous offrirait enfin cette coupe que l’on attend depuis un demi-siècle. Raté. Une année de plus s’ajoute au compteur de l’attente.
Mais cette finale a aussi servi de révélateur. Le Maroc connaît désormais ses frères, ses alliés, et ceux qui le sont moins quand l’enjeu devient réel. Le test est passé. Les résultats sont là, sans ambiguïté. Plus d’illusions, plus de naïveté. On ne se laissera plus berner par les discours de façade ni par les solidarités de circonstance.
Alors maintenant, on se calme.
On respire.
On tourne la page.
Sans oublier, mais sans s’empoisonner. En rappelant que le sport ne justifie ni la haine ni la violence. En refusant les amalgames faciles, parce que l’indignité de quelques-uns n’efface pas la noblesse de tant d’autres. En restant fidèles à ce que nous voulons être : un pays qui gagne avec panache, et qui perd sans se renier.
La colère passera. La dignité, elle, doit rester.


