Rabat a récemment accueilli un atelier crucial centré sur un sujet aussi sensible que structurant : la corruption dans le secteur de la santé. Organisé par l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC), en partenariat avec le ministère de la Santé, l’ambassade de Norvège et le Centre U4, cette rencontre s’inscrit dans une démarche nationale visant à renforcer l’intégrité d’un système de santé en pleine mutation. L’événement a réuni des responsables publics, des experts, des représentants de la société civile ainsi que des acteurs du secteur médical. Tous ont partagé un constat unanime : pour que la réforme du système de santé aboutisse, il est indispensable d’éradiquer les pratiques de corruption qui en minent les fondements.
Mohamed Benalilou, président de l’INPPLC, a donné le ton dès l’ouverture des travaux. Selon lui, la corruption dans les systèmes de santé n’est pas une simple déviance ponctuelle. Elle représente une menace systémique, compromettant à la fois les efforts de modernisation, l’accès équitable aux soins et la crédibilité des institutions. Appuyé par les données de l’organisation Transparency International, il a rappelé que 7 % des dépenses mondiales de santé sont englouties par la corruption. Ce pourcentage se traduit par des milliards de dollars perdus chaque année, mais surtout par des vies humaines impactées par un accès inégal aux traitements, des médicaments de qualité douteuse et des décisions médicales biaisées par des intérêts privés.
Ce fléau, reconnu par l’Organisation mondiale de la santé comme un obstacle majeur à l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD), ne connaît pas de frontières. Il affecte aussi bien les pays riches que les économies émergentes. Dans le contexte marocain, où une ambitieuse réforme vise à généraliser la couverture médicale universelle, la vigilance est de mise. Le déploiement de nouvelles infrastructures, la digitalisation du système, ainsi que le recours croissant au secteur privé doivent s’accompagner d’un dispositif de gouvernance solide et transparent.
Sjur Larsen, ambassadeur de Norvège au Maroc, a insisté sur les conséquences de la corruption, qui s’étendent bien au-delà du champ sanitaire. Elle nuit à la stabilité économique, compromet les politiques climatiques et affaiblit l’État de droit. Il a salué les efforts du Royaume en matière de réformes et rappelé que l’élection récente de l’INPPLC à la présidence du Réseau des autorités de prévention de la corruption (NCPA) pour la période 2025-2026 constitue une reconnaissance internationale de son engagement.
Au cœur des discussions de cet atelier figuraient deux axes majeurs : la chaîne de valeur des produits médicaux et le secteur médical privé. Ces deux domaines concentrent des risques élevés, allant de la falsification de médicaments au favoritisme dans les appels d’offres, en passant par la surfacturation de prestations ou la prescription abusive de traitements non nécessaires. Selon Benalilou, ces pratiques révèlent des failles structurelles qui dépassent les fautes individuelles. Elles trouvent racine dans un déficit de régulation, un manque de transparence des procédures, des conflits d’intérêts mal encadrés, et une gouvernance trop souvent verticale et peu participative.
L’INPPLC appelle à bâtir ce qu’elle désigne comme une « immunité institutionnelle ». À l’image du système immunitaire du corps humain, le secteur de la santé doit être capable de détecter et de neutraliser les pratiques déviantes avant qu’elles ne se généralisent. Cette approche repose sur une combinaison de leviers : mise à jour des textes réglementaires, mécanismes de contrôle renforcés, participation active de la société civile et amélioration de la transparence dans la gestion des ressources. L’objectif est d’agir en amont, en créant un environnement moins permissif aux dérives, plutôt que de réagir après coup.
Les résultats d’une enquête menée par l’INPPLC illustrent bien les attentes de la population. Les citoyens placent la santé parmi leurs principales préoccupations et identifient clairement les zones d’ombre du système. Ils dénoncent l’opacité dans l’attribution des rendez-vous, les soupçons de favoritisme, les pratiques de dessous-de-table, et l’inégalité dans l’accès aux soins selon les régions ou le statut social. Ces signaux d’alerte doivent être pris au sérieux, car ils érodent la confiance et peuvent freiner l’adhésion collective aux grandes réformes en cours.

La prochaine étape de ce chantier consistera à examiner le parcours du patient dans son ensemble. De la première consultation jusqu’au suivi post-traitement, chaque étape recèle des opportunités de dysfonctionnement ou de dérapage. L’analyse de ce parcours vise à détecter les points de friction et à proposer des solutions concrètes, adaptées aux réalités du terrain. Ce travail s’annonce long, mais essentiel pour garantir un système centré sur le patient, respectueux de ses droits et à l’écoute de ses besoins.
Le rôle du ministère de la Santé est, à ce titre, jugé fondamental. Mohamed Benalilou a tenu à saluer l’engagement « total » du ministre dans cette démarche, qu’il considère comme un véritable tournant stratégique. Il a également insisté sur la place centrale que doit occuper la société civile dans ce processus. Sa participation n’est pas symbolique, mais reflète une volonté de co-construire des politiques publiques à la fois réalistes et ambitieuses.
Dans cette dynamique, la lutte contre la corruption n’est plus perçue comme une contrainte administrative, mais comme un indicateur clé d’efficacité des réformes. Plus encore, elle devient un marqueur de justice sociale. Si les institutions parviennent à traduire cette volonté politique en actes concrets, le Maroc pourrait bien devenir un exemple en matière de gouvernance sanitaire dans la région.
Le message délivré à Rabat est donc limpide : face aux défis sanitaires et économiques, il n’y a pas de place pour la complaisance. La transparence, l’éthique et la redevabilité ne sont pas de simples valeurs morales, mais des piliers indispensables pour bâtir un système de santé résilient, équitable et digne de la confiance des citoyens.


