La diplomatie religieuse marocaine s’est imposée, au fil des deux dernières décennies, comme l’un des instruments les plus structurants de l’influence du Royaume en Afrique. Un rapport publié le 7 janvier par le think tank britannique Institute for Strategic Dialogue met en évidence la manière dont Rabat a transformé la gestion du fait religieux en un levier de stabilité, de prévention des dérives extrémistes et de coopération régionale, loin des usages conflictuels souvent associés à la religion sur la scène internationale.
Cette projection extérieure repose d’abord sur une réorganisation profonde menée à l’intérieur du pays. Après les attentats de Casablanca en 2003, l’État marocain a repris la main sur un champ religieux jusque-là fragmenté, en recentralisant l’autorité spirituelle, en encadrant strictement l’émission des avis religieux et en professionnalisant la formation des imams. Le socle doctrinal mis en avant n’a rien d’innovant au sens historique : il s’inscrit dans une continuité assumée fondée sur le rite malékite, la théologie acharite et le soufisme sunnite, des références qui ont façonné, sur plusieurs siècles, un islam de régulation, attentif aux équilibres sociaux et à l’interprétation contextualisée des textes.
Au cœur de cette architecture figure le roi Mohammed VI, dont la qualité de Commandeur des croyants ( أمير المؤمنين )confère à la monarchie une légitimité à la fois politique et spirituelle. Cette double autorité a permis de contenir les influences idéologiques transnationales et de limiter la concurrence doctrinale sur le territoire national. Des institutions comme la Rabita Mohammedia des oulémas jouent un rôle central dans la production d’un discours religieux structuré, rigoureux sur le plan théologique, mais attentif aux mutations sociales et aux défis contemporains.
C’est cette cohérence interne qui fonde la crédibilité du Maroc lorsqu’il agit au-delà de ses frontières, notamment en Afrique subsaharienne. Le rapport de l’ISD rappelle que les liens religieux entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest ne relèvent pas d’une construction récente : ils sont le fruit de circulations anciennes, portées par les routes commerciales, les échanges savants et les confréries soufies. Sous l’impulsion royale, ces relations ont été modernisées et institutionnalisées, en particulier à travers l’Institut Mohammed VI pour la formation des imams, qui accueille chaque année à Rabat des centaines de cadres religieux venus du Mali, du Sénégal, de la Guinée ou de la Côte d’Ivoire.
Pour nombre de pays africains confrontés à la multiplication de discours religieux non encadrés, cette coopération répond à un besoin concret. Le Maroc ne propose pas une doctrine clé en main ni un modèle à transposer mécaniquement, mais une méthode de gouvernance du religieux fondée sur la discipline institutionnelle, la responsabilité civique et la prévention de la radicalisation. Selon l’ISD, il s’agit moins d’une exportation idéologique que du partage d’un savoir-faire construit dans des contextes sociaux comparables.
Cette action s’inscrit dans une stratégie africaine plus large, qui englobe les secteurs bancaire, agricole et des infrastructures. La dimension religieuse agit comme un vecteur de confiance, facilitant les partenariats et renforçant l’image du Royaume comme acteur constant et prévisible. Dans des environnements politiques sensibles aux ingérences extérieures, cette approche discrète, fondée sur le temps long et les réseaux humains, constitue un avantage réel.
La création de la Fondation Mohammed VI des oulémas africains participe de cette logique. Elle vise à structurer un réseau de religieux africains autour de références doctrinales partagées, tout en favorisant les échanges intellectuels et spirituels. En parallèle, l’introduction des mourchidates, ces guides religieuses chargées d’un encadrement de proximité, a contribué à donner une dimension sociale et pédagogique à la réforme, sans remettre en cause la centralisation de l’autorité théologique.
Le rapport souligne enfin le caractère mesuré de cette influence. Là où d’autres acteurs affichent le religieux comme un marqueur de puissance, Rabat privilégie la formation, les accords bilatéraux et la consolidation progressive des institutions. Cette retenue n’exclut pas les défis : la concurrence des réseaux sociaux, la circulation rapide de discours religieux non institutionnels et le risque d’une centralisation excessive interrogent la capacité d’adaptation du modèle marocain à moyen terme.
Pour les décideurs africains, l’expérience marocaine montre que la gouvernance du fait religieux, lorsqu’elle s’inscrit dans les réalités sociales, peut devenir un facteur d’apaisement durable. Pour le Royaume, l’Afrique n’apparaît pas comme un espace à conquérir, mais comme un prolongement naturel d’une histoire partagée. Et pour les observateurs internationaux, cette diplomatie de la foi rappelle qu’une forme de puissance peut s’exercer sans démonstration, par l’enseignement, la pratique et l’accumulation patiente de confiance.

