Chaque année, le Maroc perd près de 4,2 millions de tonnes de denrées alimentaires, soit environ 113 kilogrammes par habitant, un constat alarmant mis en lumière par le Conseil économique, social et environnemental (CESE). Ce gaspillage alimentaire, en forte progression depuis 2021 où il atteignait 91 kg par personne, représente un enjeu majeur pour l’économie, l’environnement et la sécurité alimentaire du Royaume. Le pain, consommé massivement par les ménages, reste particulièrement touché, avec 40 millions de pièces jetées chaque jour.
Au-delà du gaspillage domestique, le phénomène s’étend à toute la chaîne de valeur alimentaire, de la production à la distribution. Les filières de fruits, légumes et céréales enregistrent des pertes pouvant atteindre 20 à 40 % sur le marché local, alors que les exportations, grâce à des infrastructures frigorifiques performantes, ne dépassent pas 5 %. Cette disparité met en évidence un maillon faible : la logistique. Selon le CESE, le manque d’installations de stockage adaptées, de transport réfrigéré et de centres de transformation locale contribue directement à ces pertes massives.
Le gaspillage alimentaire pèse également sur les ressources naturelles. Chaque année, près de 1,6 milliard de mètres cubes d’eau sont mobilisés pour produire des aliments qui ne seront jamais consommés, tandis que la décomposition de ces déchets contribue aux émissions de gaz à effet de serre et à la pollution des sols. Dans un contexte de stress hydrique croissant, ce « gaspillage d’eau virtuelle » souligne la nécessité d’une gestion plus rigoureuse et durable des ressources du pays.
Les causes identifiées par le CESE sont multiples et concernent autant les consommateurs que l’organisation des filières. Une consultation citoyenne a révélé que 25 % des aliments sont jetés à cause d’un changement d’aspect ou d’odeur, 21 % pour des dates de péremption dépassées, tandis que le manque de planification des repas, l’achat excessif ou une mauvaise connaissance des méthodes de conservation expliquent une partie significative des pertes. Les produits en conserve et les plats préparés figurent parmi les plus gaspillés, suivis des produits frais, mettant en évidence un lien direct entre habitudes de consommation et inefficacités logistiques.
Pour faire face à cette situation, le CESE recommande l’élaboration d’une stratégie nationale intégrée, soutenue par un cadre légal spécifique. Parmi les mesures proposées : interdire la destruction des invendus, favoriser leur redistribution aux associations et orphelinats, clarifier les mentions de dates sur les emballages et renforcer la coordination entre administrations, secteur privé et société civile. La création d’un observatoire national du gaspillage alimentaire permettrait de centraliser les données, de produire des indicateurs fiables et d’orienter les politiques publiques.
L’institution insiste également sur l’innovation et l’infrastructure : renforcer les capacités de stockage et de transport dans les zones agricoles, développer des unités locales de transformation, y compris mobiles, et promouvoir les circuits courts afin de réduire le nombre d’intermédiaires. La technologie numérique et la mobilisation citoyenne, via des applications de gestion de stocks et de redistribution des invendus ou des initiatives solidaires comme les réfrigérateurs communautaires, sont également encouragées pour transformer la lutte contre le gaspillage en levier économique et écologique.
Face à ce constat, le CESE souligne que le gaspillage alimentaire n’est pas seulement un problème économique, mais un défi stratégique pour la souveraineté alimentaire du Maroc et la préservation de ses ressources naturelles. Une coordination nationale et des actions ciblées sont désormais essentielles pour transformer ces pertes en opportunités de durabilité et de performance économique.


