Le Maroc pourrait mobiliser jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissements privés et créer plus de 166.000 emplois dans les prochaines années en s’appuyant sur quatre filières stratégiques : l’énergie solaire décentralisée, le textile bas carbone, la valorisation de l’argan et l’aquaculture marine. Ce potentiel, mis en avant par la Banque mondiale dans son dernier diagnostic du secteur privé, reste toutefois conditionné à une série de réformes ciblées, attendues pour lever des blocages persistants.
L’institution dresse un constat sans détour : malgré des fondamentaux solides, l’investissement privé au Maroc demeure en deçà des attentes. L’économie nationale, portée par une stabilité politique reconnue et des politiques macroéconomiques prudentes, a enregistré des avancées notables au cours des deux dernières décennies. Le pays s’est progressivement imposé comme une plateforme industrielle et logistique entre l’Europe et l’Afrique, attirant des capitaux dans des secteurs comme l’automobile ou l’aéronautique. Pourtant, cette dynamique ne suffit pas à enclencher un rythme de croissance capable d’absorber les besoins en emploi.
Dans ce contexte, le rapport identifie quatre leviers concrets pour réorienter le modèle de développement vers davantage d’investissement privé, notamment dans des activités exportatrices et à faible empreinte carbone. Le solaire décentralisé arrive en tête. Au-delà de son rôle dans la transition énergétique, il constitue un outil direct de compétitivité industrielle, à l’heure où les marchés européens durcissent leurs exigences environnementales. Le potentiel est estimé à 2,9 milliards de dollars d’investissements et plus de 43.000 emplois. Mais le cadre réglementaire, encore incomplet, freine l’essor du secteur, notamment en matière d’injection sur le réseau et de plafonnement des capacités.
Le textile bas carbone représente un autre pilier de cette transformation. Fort de sa proximité avec l’Europe et de son positionnement dans le nearshoring, le Maroc dispose d’un avantage logistique évident. Mais la compétition ne se joue plus uniquement sur les coûts. Traçabilité, recyclage et conformité environnementale s’imposent désormais comme des standards incontournables. En l’absence d’un cadre clair pour la gestion des déchets textiles et d’un accès facilité au financement vert, le secteur peine à franchir un cap industriel. Son potentiel reste pourtant significatif, avec près de 1,9 milliard de dollars d’investissements et plus de 30.000 emplois à la clé.
La filière de l’argan illustre, quant à elle, un paradoxe persistant. Le Maroc domine largement la production mondiale, mais continue d’exporter l’essentiel sous forme brute. Cette dépendance limite la création de valeur locale. Le développement de produits transformés, notamment dans les cosmétiques naturels certifiés, pourrait générer environ 600 millions de dollars d’investissements et près de 18.000 emplois. La mise en place de systèmes de traçabilité et la simplification des normes sanitaires apparaissent comme des préalables indispensables pour structurer ce segment.
Du côté de l’aquaculture marine, le potentiel est encore largement sous-exploité. Avec un littoral étendu et des zones identifiées pour l’élevage, le pays dispose d’atouts évidents. Pourtant, les projets peinent à se concrétiser, freinés par des procédures administratives complexes, des incertitudes foncières et des contraintes liées aux intrants. Une simplification des autorisations, notamment via des guichets uniques, pourrait débloquer près de 2 milliards de dollars d’investissements et générer environ 75.000 emplois.
Au-delà de ces filières, le diagnostic met en lumière des obstacles structurels qui continuent de peser sur l’environnement des affaires. L’accès au financement reste inégal, avec une forte concentration des crédits au profit des grandes entreprises. Les PME, pourtant au cœur du tissu économique, peinent à mobiliser des ressources. La complexité administrative, les délais d’autorisation et l’informalité, qui concerne une large part de l’emploi, constituent également des freins majeurs. À cela s’ajoute la difficulté à recruter une main-d’œuvre qualifiée, régulièrement pointée par les entreprises.
Le rapport insiste enfin sur un facteur transversal : l’accès à une énergie propre et compétitive. Dans un contexte marqué par l’entrée en vigueur progressive des mécanismes carbone aux frontières de l’Union européenne, la décarbonation devient un enjeu d’accès au marché autant qu’un levier de compétitivité. Le solaire décentralisé pourrait, à ce titre, jouer un rôle structurant pour l’ensemble des filières industrielles.
Le Maroc aborde ainsi une phase charnière de son développement économique. Les opportunités sont réelles, mais leur concrétisation dépendra de la capacité à accélérer les réformes, à fluidifier l’investissement et à renforcer les compétences. L’enjeu dépasse la simple attractivité : il s’agit de redéfinir les bases d’une croissance durable, créatrice d’emplois et mieux intégrée aux transformations de l’économie mondiale.


