Le chantier le plus sensible de la transition énergétique marocaine est désormais lancé. L’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE) a engagé une refonte complète du système tarifaire qui encadre le marché électrique, avec une entrée en vigueur prévue le 1er mars 2027. Derrière cette réforme technique se joue un enjeu majeur : assurer l’équilibre économique d’un secteur en pleine mutation, marqué par l’essor des énergies renouvelables et l’ouverture progressive à de nouveaux acteurs.
Pendant des années, la transformation du paysage électrique s’est traduite par des réalisations visibles : centrales solaires, parcs éoliens, barrages et montée en puissance des capacités renouvelables. Cette dynamique a permis au Maroc de renforcer son positionnement énergétique, avec un objectif de 52% de puissance installée issue des énergies renouvelables à l’horizon 2030. Mais une nouvelle étape s’ouvre désormais. Produire de l’électricité verte ne suffit plus, il faut organiser son intégration dans le réseau et définir des règles économiques adaptées à un marché en évolution.
La réforme pilotée par l’ANRE porte sur cinq composantes structurantes : les tarifs d’utilisation des réseaux de transport (TURT) et de distribution (TURD), la rémunération des services système (TSS), le tarif de l’excédent d’énergie renouvelable (TEX) et la contribution aux services de distribution (CSD). Ces mécanismes déterminent l’accès aux infrastructures électriques, la répartition des coûts et les incitations économiques pour l’ensemble des acteurs, des producteurs aux consommateurs.
Le processus de révision s’étalera sur dix mois et sera structuré en quatre phases, incluant diagnostic, collecte de données, modélisation et concertation avec les parties prenantes. L’objectif est de bâtir un cadre tarifaire plus lisible, cohérent et durable, capable d’accompagner les transformations du secteur.
Ce chantier s’inscrit dans un environnement réglementaire en pleine consolidation. Plusieurs lois ont récemment redéfini les contours du marché électrique, notamment en matière d’autoproduction et d’accès aux réseaux. Le modèle marocain repose aujourd’hui sur une coexistence entre un marché réglementé, dominé par l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), qui assure encore l’essentiel de la fourniture, et un marché libre en développement, permettant à certains producteurs d’énergies renouvelables de vendre directement leur production.
Avec la montée en puissance de l’autoproduction, de nouveaux défis apparaissent. Certaines installations peuvent produire plus d’électricité qu’elles n’en consomment, générant des surplus que les réseaux doivent absorber. La fixation du tarif de ces excédents devient un enjeu clé : il s’agit d’encourager l’investissement tout en préservant l’équilibre financier des gestionnaires de réseaux.
La question du financement des infrastructures est également au cœur des arbitrages. Les besoins en investissement dans les réseaux de transport sont appelés à croître fortement, notamment avec des projets structurants comme la future liaison électrique à très haute tension entre le Sud et le Centre du Royaume. Ce type d’infrastructure, indispensable à l’intégration des énergies renouvelables, nécessite des mécanismes tarifaires solides et prévisibles.
Pour élaborer ces nouveaux modèles, l’ANRE prévoit de s’appuyer sur des références internationales en matière de régulation, en étudiant différents régimes tarifaires tels que le cost-plus, le price-cap ou le revenue-cap. L’enjeu consiste à trouver un équilibre entre attractivité pour les investisseurs, efficacité économique et équité pour les usagers.
Au-delà de l’électricité, cette réforme ouvre la voie à une évolution plus large du cadre de régulation énergétique. Les orientations stratégiques prévoient d’élargir le périmètre à d’autres segments, notamment le gaz naturel, l’hydrogène et les solutions de stockage, afin de construire un système énergétique plus intégré.
Cette transformation marque un tournant discret mais décisif. Après l’ère des grands projets, le secteur entre dans une phase où les règles économiques deviennent le levier principal de la transition énergétique. La réforme prévue pour mars 2027 ne se limitera pas à ajuster des tarifs : elle redéfinira en profondeur les équilibres du marché électrique marocain.


