Il y a tout juste un siècle, le monde découvrait pour la première fois le visage de Nefertiti, reine d’Égypte devenue symbole universel de beauté et de puissance. C’était en 1924, au Neues Museum de Berlin, lors de l’exposition du célèbre buste découvert douze ans plus tôt à Amarna. Depuis, son image n’a cessé d’alimenter l’imaginaire collectif, traversant les époques, les continents et les cultures.
Ce visage de pierre, aux traits finement ciselés, à la mâchoire déterminée, au long cou gracieux et au regard souligné de khôl, continue de captiver. La reine y porte sa célèbre couronne plate bleue, cerclée d’or et ornée du cobra sacré, symbole de royauté et de protection divine. Derrière cette perfection figée se cache une énigme : on sait que Nefertiti fut l’épouse du pharaon Akhenaton, mère de six filles — dont une aurait épousé Toutankhamon —, mais le reste de sa vie demeure enveloppé de mystère.
Son nom, qui signifie « la belle est arrivée », semblait prophétique. Dès les années 1920, Nefertiti devient une icône mondiale. Les magazines de mode s’en emparent, les stylistes s’en inspirent, et son image se décline sur les affiches de produits de beauté. Le couturier français Paul Poiret intègre des motifs égyptiens à ses créations, tandis que la modiste américaine Lilly Daché imagine des chapeaux inspirés de sa coiffe. En 1961, Vogue consacre un article à cette fascination durable pour la reine, renforcée deux ans plus tard par le film Cléopâtre avec Elizabeth Taylor, qui impose l’« Egyptian look » comme tendance planétaire.
Cette influence ne s’est jamais éteinte. Au début des années 2000, John Galliano fait défiler pour Dior des silhouettes coiffées de hauts turbans rappelant la couronne de Nefertiti. En 2015, Christian Louboutin lance une collection de rouges à lèvres inspirée de la reine, hommage au pigment naturel qu’elle aurait utilisé. Les créateurs Azzedine Alaïa et Azza Fahmy lui ont également rendu hommage à travers leurs collections, perpétuant une élégance née sur les rives du Nil.
Aujourd’hui, l’aura de Nefertiti dépasse la mode. Sur TikTok et Instagram, des influenceuses reproduisent son maquillage et sa posture. Son profil orne des t-shirts, des bijoux, des flacons de parfum et jusqu’à une technique esthétique moderne : le “Nefertiti Lift”, un soin au Botox censé redéfinir la mâchoire. Les marques de beauté afrodescendantes comme Juvia’s Place ou UOMA Beauty revendiquent son héritage, faisant d’elle une figure de fierté pour les femmes noires et métisses.
Mais cette fascination cache aussi des tensions. Le buste exposé à Berlin depuis 1924 suscite toujours la contestation de l’Égypte, qui réclame son retour. Le célèbre égyptologue Zahi Hawass dénonce une acquisition « injustifiée », contraire à « l’esprit des lois égyptiennes ». Derrière la beauté du buste, une autre histoire se joue : celle de la spoliation culturelle et de la lutte pour la restitution des œuvres d’art africaines.
Autre controverse : la représentation même de la reine. Une reconstitution 3D dévoilée en 2018 avait provoqué un tollé pour avoir éclairci son teint. Pour certains chercheurs, cette tendance à blanchir l’histoire de l’Égypte traduit un refus d’assumer les racines africaines du royaume antique. Pourtant, rappellent-ils, l’Égypte du XIVe siècle avant notre ère était un creuset de peuples, où Nefertiti aurait été, selon nos critères actuels, une femme de couleur.
Symbole universel, Nefertiti reflète autant notre époque que la sienne. « Son buste est si parfait, si sûr de lui, qu’il attire toutes les projections », analyse la professeure Cheryl Finley. Son image a d’ailleurs servi de modèle à de nombreuses artistes noires contemporaines. Beyoncé, Rihanna ou Erykah Badu ont tour à tour repris sa silhouette et son port de tête, faisant d’elle une icône du pouvoir féminin. Rihanna arbore son buste tatoué sur le flanc, Beyoncé lui rend hommage dans un clip et sur scène, tandis qu’Imaan Hammam, au Met Gala 2024, a revisité son maquillage légendaire.
Pour beaucoup, Nefertiti n’est pas qu’un symbole de beauté : elle incarne la dignité, la résilience et la confiance. Dans son regard figé se lit un message universel : la puissance du féminin et la mémoire d’une Afrique antique souvent oubliée. « Je vois ma famille quand je la regarde », confie l’universitaire Elka Stevens. « Elle vit à travers nous tous, et c’est ce qui la rend éternelle. »
Plus de trois millénaires après sa mort, Nefertiti demeure une reine sans royaume, mais avec un empire : celui des esprits et des imaginaires.

