La pression économique s’impose comme la principale préoccupation des citoyens arabes, loin devant les enjeux politiques ou sécuritaires. C’est l’un des enseignements majeurs de l’Arab Opinion Index 2024-2025, la plus vaste enquête d’opinion menée dans le monde arabe, réalisée auprès de plus de 40 000 personnes dans 15 pays, dont le Maroc.
Malgré un contexte régional marqué par les conflits, les déplacements forcés et les crises humanitaires, l’étude révèle une opinion publique structurée, lucide et largement cohérente sur plusieurs lignes de fracture majeures : économie, gouvernance, démocratie et Palestine.
L’économie au cœur des inquiétudes quotidiennes
Près de 60 % des répondants placent les questions économiques en tête de leurs priorités nationales. Le chômage, la cherté de la vie, la faiblesse des revenus et la pauvreté dominent les préoccupations, avec une acuité particulière au Machrek et dans la vallée du Nil.
Seuls 26 % des ménages déclarent disposer de revenus suffisants pour épargner, tandis que près d’un tiers affirment ne pas couvrir leurs besoins essentiels. Dans ce contexte, l’entraide familiale reste le principal filet de sécurité, bien avant les aides institutionnelles.
Cette fragilité économique alimente un désir d’émigration persistant : un quart des citoyens arabes envisagent de quitter leur pays, principalement pour améliorer leurs conditions de vie. Le phénomène est particulièrement marqué au Soudan, au Machrek et au Maghreb, contrastant avec les pays du Golfe où cette aspiration reste marginale.
Sécurité relative, confiance institutionnelle limitée
Sur le plan sécuritaire, 63 % des sondés estiment que la situation est globalement stable dans leur pays, une perception fortement tirée par les États du Golfe. À l’inverse, les populations palestinienne, syrienne et soudanaise expriment massivement un sentiment d’insécurité durable.
La confiance envers les institutions reste inégale. Les forces armées, la police et la justice concentrent les niveaux de crédibilité les plus élevés, tandis que les parlements et les gouvernements enregistrent une défiance marquée.
La corruption demeure un sujet central : 84 % des citoyens estiment qu’elle est répandue, même si une légère amélioration est perçue par rapport aux années précédentes.
Un attachement clair à la démocratie, malgré la désillusion politique
Contrairement à certaines idées reçues, le soutien au principe démocratique reste solide. 68 % des citoyens arabes considèrent que la démocratie, malgré ses limites, reste préférable aux autres formes de gouvernance.
La majorité associe la démocratie à la protection des libertés, à l’égalité devant la loi et à la participation politique.
Pour autant, l’enthousiasme se heurte à une réalité plus sombre : faible participation électorale, désaffection vis-à-vis des partis politiques et sentiment limité de pouvoir critiquer les autorités. La démocratie est perçue comme incomplète, avec une note moyenne de 6,2 sur 10 attribuée à son niveau réel dans les pays arabes.
Palestine et Israël : une ligne rouge inchangée
Sur la question palestinienne, l’opinion publique arabe fait preuve d’une rare unanimité. Huit citoyens sur dix considèrent la Palestine comme une cause arabe collective, et 87 % rejettent toute reconnaissance d’Israël par leurs pays.
Ce rejet traverse l’ensemble des régions, y compris les États ayant normalisé leurs relations avec Israël ces dernières années. Les motivations avancées sont principalement politiques : occupation, colonisation et violations du droit international. Les arguments d’ordre culturel ou religieux demeurent secondaires, confirmant que le conflit est perçu avant tout sous un angle géopolitique.
Une opinion publique lucide, cohérente et ancrée dans le réel
L’Arab Opinion Index 2024-2025 dresse le portrait d’une société arabe traversée par les crises, mais loin d’être désorientée. Les priorités sont clairement identifiées, les attentes exprimées sans ambiguïté et les lignes rouges bien établies.
Entre exigences économiques, rejet de l’injustice et attachement aux libertés, l’opinion publique arabe confirme sa capacité à analyser son environnement avec pragmatisme, malgré des marges de participation politique encore étroites.

