Le projet d’ouverture du capital des pharmacies au Maroc déclenche une vive polémique, mêlant enjeux économiques, sécurité sanitaire et droits fondamentaux.
Alors que le Conseil de la concurrence préconise l’ouverture du capital des officines à des investisseurs non professionnels, le Réseau marocain pour la défense du droit à la santé et du droit à la vie tire la sonnette d’alarme. Selon l’organisation, cette réforme menace l’indépendance des pharmaciens, la sécurité des médicaments et l’accès équitable aux soins, élargissant le débat au-delà de la seule logique commerciale.
Derrière la promesse d’une libéralisation du secteur pharmaceutique, les opposants redoutent un basculement profond du modèle sanitaire marocain : perte d’indépendance des pharmaciens, pression accrue sur les prix des médicaments, risques pour la sécurité sanitaire et creusement des inégalités territoriales. Pour eux, l’ouverture du capital des pharmacies ne relève pas d’un simple ajustement économique, mais d’un choix structurant qui pourrait redéfinir l’accès même aux soins au Maroc.
Dans une note adressée au Chef du gouvernement et au ministre de la Santé, le Réseau souligne que la proposition risque de transformer les pharmacies, jusqu’ici considérées comme des espaces de service public, en simples entités commerciales guidées par la rentabilité. L’organisation met également en garde contre la dérégulation que pourrait entraîner l’autorisation de vente de médicaments en dehors du cadre strict des officines, via des plateformes numériques ou de grandes surfaces. Un tel scénario, avertit le Réseau, favoriserait l’automédication anarchique, les erreurs de dosage, les interactions médicamenteuses dangereuses, et ouvrirait la voie à la prolifération de médicaments falsifiés.
La question du pouvoir d’achat et de l’équité sociale est au cœur des critiques. Les recommandations du Conseil de la concurrence ciblent principalement la marge du pharmacien, sans traiter les causes structurelles de la cherté des médicaments ni les situations de concentration dans l’importation et la fabrication. Une libéralisation des prix pourrait orienter les patients vers les produits les plus rentables, alourdir la facture des ménages et freiner l’élargissement du tiers payant ou de la liste des médicaments remboursables.
Sur le plan territorial, le Réseau craint l’émergence de « déserts pharmaceutiques », notamment dans les zones rurales et défavorisées, si les pharmacies indépendantes disparaissent face à la concurrence de grands groupes financiers. Cette concentration du marché fragiliserait l’accès rapide et sécurisé aux soins, compromettant le principe d’équité territoriale et la santé de proximité.
Les industriels marocains s’inquiètent parallèlement des effets d’un projet de décret sur la fixation des prix des médicaments importés, qui prévoit une marge supplémentaire pour les entreprises étrangères exportant vers le Maroc. Le dispositif, jugé discriminatoire, favoriserait les importateurs au détriment de la production nationale, alourdissant le coût des traitements pour les patients et les caisses d’assurance maladie. Selon les données disponibles, cette majoration pourrait peser jusqu’à 100 millions de dirhams par an sur les organismes de couverture santé, tout en creusant le déficit commercial pharmaceutique, déjà estimé à près de 6 milliards de dirhams en 2025.
Face à ces risques, le Réseau plaide pour un retrait immédiat de toute mesure privatisant le capital des pharmacies ou libéralisant les prix. L’organisation recommande une réforme profonde de la tarification, plus de transparence et un renforcement du rôle de l’Agence nationale du médicament. Elle insiste aussi sur le soutien à l’industrie locale et aux médicaments génériques, la protection des pharmacies de proximité, ainsi que la mise en place d’un système national de traçabilité des médicaments, garant de la sécurité sanitaire.
Le débat dépasse la seule sphère économique. Pour le Réseau, la santé et le droit à la vie sont des priorités constitutionnelles qui ne doivent pas céder face à des logiques purement commerciales. L’ouverture du capital des pharmacies, si elle était adoptée, pourrait fragiliser la sécurité médicamenteuse, accentuer les inégalités d’accès aux soins et affaiblir le modèle sanitaire marocain.

