Transformer des pigeons en outils de surveillance pilotés à distance grâce à des implants neuronaux : l’idée paraît sortie d’un roman dystopique. Elle est pourtant portée très sérieusement par Neiry, une entreprise russe de neurotechnologie étroitement liée aux cercles du pouvoir à Moscou. Soutenu par des fonds proches du Kremlin et par l’Institut d’intelligence artificielle de l’Université d’État de Moscou, ce projet expérimental illustre une ambition plus large : mettre le vivant au service du contrôle politique et sécuritaire.
Selon les informations revendiquées par Neiry, des pigeons auraient été équipés de puces implantées directement dans le cerveau, permettant de guider leurs déplacements par stimulation neuronale. Des caméras miniatures et de petits panneaux solaires seraient fixés sur leur dos, transformant les volatiles en plateformes de captation d’images autonomes. À la différence des drones classiques, ces oiseaux disposent d’une capacité de vol naturelle pouvant atteindre plusieurs centaines de kilomètres, sans dépendre de batteries visibles ni attirer l’attention dans l’espace urbain.
L’entreprise met en avant un avantage stratégique évident : ces « bio-drones » se fondent dans le décor, échappent aux systèmes de détection traditionnels et peuvent opérer dans des environnements sensibles sans éveiller de soupçons. Dans un ciel comme celui de Moscou, saturé de dispositifs de sécurité, un pigeon reste un élément banal. C’est précisément cette banalité que Neiry cherche à exploiter.
Le projet bénéficie d’un soutien institutionnel de premier plan. L’Institut d’IA de l’Université d’État de Moscou, dirigé par Katerina Tikhonova, fille cadette de Vladimir Poutine, a développé plusieurs programmes communs avec Neiry autour des interfaces cerveau-machine invasives. Le financement de l’entreprise provient en grande partie de fonds créés sur impulsion présidentielle ou alimentés par des oligarques influents, dont Vladimir Potanine. Un investissement disproportionné, à première vue, pour de simples expérimentations animales.
A real pigeon drone? What the helly! FAQ about @pjonfly with @LebedevMikhailA and Anastasia – everything you wanted to know but were afraid to ask ?️ pic.twitter.com/M2RhIFSy0L
— pjon (@pjonfly) July 18, 2025
Mais les pigeons ne constituent qu’une étape. Neiry mène également des tests sur d’autres espèces, notamment des rongeurs et du bétail. L’objectif affiché n’est pas la recherche académique, mais la maîtrise des mécanismes neuronaux permettant d’orienter un comportement vivant à distance. Cette logique soulève une inquiétude profonde, d’autant plus que le discours de la direction de l’entreprise ne laisse guère de place au doute.
Son PDG, Alexander Panov, revendique ouvertement une vision transhumaniste radicale. Sur ses réseaux sociaux, il a évoqué la perspective d’un Homo superior façonné par la technologie, assumant un discours où la modification cognitive devient un outil de puissance. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, il a même suggéré que des populations capturées pourraient être « reprogrammées », avançant qu’il serait plus rentable d’altérer des esprits existants que d’en former de nouveaux. Des propos qui, au-delà de la provocation, traduisent une conception autoritaire de la science.
L’histoire rappelle de précédentes tentatives, notamment durant la Guerre froide, lorsque la CIA avait lancé le programme « Acoustic Kitty », visant à transformer des chats en dispositifs d’écoute. L’expérience s’était soldée par un échec retentissant. La différence, aujourd’hui, tient à l’évolution des interfaces cerveau-machine et à la précision des technologies de stimulation neuronale.
Reste une zone d’ombre majeure : la réalité scientifique des résultats annoncés. Aucun protocole n’a été validé par des pairs indépendants, et l’opacité du système de recherche russe rend toute vérification extrêmement difficile. Si l’efficacité réelle des pigeons contrôlés demeure incertaine, la volonté politique, elle, ne fait aucun doute.
À travers ce projet, la Russie explore une frontière troublante entre innovation technologique et instrumentalisation du vivant. Derrière l’image insolite de pigeons équipés de caméras se dessine une question centrale : jusqu’où un État est-il prêt à aller pour étendre sa capacité de surveillance et de domination, au mépris des limites éthiques les plus élémentaires ?

