Les déclarations répétées de Donald Trump sur une possible prise de contrôle du Groenland par les États-Unis ont ravivé, depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, une tension diplomatique majeure au sein de l’Alliance atlantique. Présentée par le président américain comme une nécessité de sécurité nationale, cette ambition est rejetée sans ambiguïté par les autorités groenlandaises et par le Danemark, membre fondateur de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, dont l’île constitue un territoire autonome. Au-delà de la controverse politique, le dossier met en lumière les enjeux stratégiques croissants de l’Arctique et les fragilités internes de l’Otan face aux intérêts divergents de ses membres.
Situé dans l’Arctique, le Groenland est la plus grande île du monde non continentale. Environ 56 000 habitants y vivent, majoritairement issus des populations inuit, concentrés pour l’essentiel sur la côte sud-ouest autour de la capitale, Nuuk. Recouverte à près de 80 % par une calotte glaciaire, l’île reste difficilement exploitable sur le plan économique. Sa principale ressource demeure la pêche, complétée par d’importantes subventions versées chaque année par Copenhague. Toutefois, le réchauffement climatique et le recul progressif des glaces ont accru l’intérêt international pour son sous-sol, riche en terres rares, en uranium et en fer, des matières premières devenues stratégiques dans la transition énergétique et les technologies de défense.
Donald Trump affirme pourtant que son intérêt pour le Groenland ne relève pas de l’exploitation minière. Selon lui, la priorité est strictement militaire. Le président américain évoque la multiplication des navires russes et chinois dans les eaux arctiques et estime que le contrôle du territoire est indispensable pour garantir la sécurité des États-Unis et, par extension, celle de l’Europe. Cette vision s’inscrit dans une doctrine plus large visant à renforcer la présence américaine dans l’Arctique, région désormais perçue comme un nouveau théâtre de rivalités entre grandes puissances.
Ce discours a pris une tournure plus offensive après plusieurs épisodes diplomatiques marquants. À la suite d’une opération militaire américaine au Venezuela, Trump a de nouveau évoqué la possibilité d’une prise de contrôle du Groenland, allant jusqu’à ne pas exclure l’usage de la force. Le Premier ministre groenlandais, Jens Frederik Nielsen, a réagi fermement, dénonçant une « fantaisie » et appelant à mettre fin aux pressions et aux insinuations. Malgré ces mises en garde, l’entourage présidentiel a continué de défendre l’idée, notamment à travers les propos de Stephen Miller, pour qui l’intégration du Groenland aux États-Unis renforcerait l’Otan et sécuriserait durablement l’Arctique sous leadership américain.
La polémique s’est encore accentuée avec des visites et décisions symboliques. Le vice-président JD Vance s’est rendu sur l’île en mars 2025, reprochant publiquement au Danemark un sous-investissement dans la défense du territoire. Quelques mois plus tard, la nomination d’un envoyé spécial américain pour le Groenland, ouvertement favorable à un rattachement aux États-Unis, a ravivé les soupçons sur les intentions réelles de Washington.
À Copenhague, la réaction a été immédiate et alarmée. La Première ministre Mette Frederiksen a averti qu’une tentative américaine de s’emparer du Groenland porterait un coup fatal à l’Otan. Plusieurs alliés européens ont exprimé leur soutien au Danemark, soulignant que le statut du territoire ne pouvait être modifié que par les Groenlandais eux-mêmes, dans le respect du droit international. Cette unité affichée masque néanmoins une inquiétude plus profonde : la remise en cause du principe de solidarité entre alliés, pilier de l’Alliance atlantique.
Historiquement, le lien entre le Danemark et le Groenland remonte à près de trois siècles. Ancienne colonie, l’île est devenue partie intégrante du royaume danois en 1953, avant d’obtenir une large autonomie interne à partir de 1979. Le Danemark conserve toutefois la maîtrise de la défense et de la politique étrangère. Les États-Unis, de leur côté, sont présents militairement depuis la Seconde Guerre mondiale. La base spatiale de Pituffik, anciennement Thule, demeure un élément clé du dispositif américain de surveillance et de défense antimissile, en vertu d’un accord bilatéral signé en 1951.
Sur place, la population se montre largement hostile à toute idée d’annexion. Si une majorité de Groenlandais se disent favorables à une indépendance à terme vis-à-vis du Danemark, les enquêtes d’opinion indiquent un rejet massif d’un rattachement aux États-Unis. Lors de la dernière campagne électorale, la question a occupé une place centrale, renforçant un sentiment d’attachement à l’autodétermination. Plusieurs figures locales ont dénoncé une approche perçue comme transactionnelle, réduisant le territoire à un simple actif stratégique.
À ce stade, le dossier groenlandais cristallise des enjeux qui dépassent largement l’île elle-même. Il illustre la montée des tensions autour de l’Arctique, la concurrence entre puissances mondiales et les limites de la cohésion au sein de l’Otan. Pour les Groenlandais, le message reste constant : le dialogue est possible, mais toute discussion doit se faire dans le respect de leur souveraineté et des règles internationales.

