Les marchés marocains traversent une nouvelle zone de turbulences. Depuis plusieurs semaines, les prix du poisson enregistrent une hausse sensible, avec un pic inédit pour la sardine, pourtant pilier de l’alimentation quotidienne des ménages.
Longtemps considérée comme le « poisson du peuple », la sardine se négocie désormais à des niveaux qui la rendent inaccessible pour une large frange de consommateurs, suscitant incompréhension et colère.
À Casablanca, notamment au marché de la médina, les étals témoignent de cette tension. Si certaines espèces conservent des tarifs relativement stables, la sardine fait figure d’exception. Son prix oscille entre 30 dirhams le kilo dans les zones proches des ports et atteint 40 à 50 dirhams dans plusieurs villes de l’intérieur. Une envolée jugée excessive par les professionnels eux-mêmes.
Selon les vendeurs interrogés, la flambée actuelle ne s’explique pas par une hausse généralisée des prix du poisson, mais par un déséquilibre brutal entre l’offre et la demande. Les conditions météorologiques défavorables ont réduit les sorties en mer, entraînant une baisse des débarquements. À cela s’ajoute une orientation massive des captures vers les unités de transformation, où la sardine est écoulée directement à environ 11 dirhams le kilo. Un circuit jugé plus rentable pour les armateurs que la vente sur les marchés de détail.
Dans les villes éloignées des ports, la situation est encore plus critique. Les coûts de transport, de conservation et de réfrigération pèsent lourdement sur le prix final. Résultat : le kilo de sardine dépasse parfois les seuils acceptables pour les foyers modestes. Certains professionnels s’interrogent ouvertement sur l’origine réelle de cette flambée, évoquant tantôt la rareté du produit, tantôt des pratiques de rétention volontaire des volumes.
Un discours partagé par d’autres acteurs du secteur, qui pointent du doigt la période de repos biologique, en vigueur de janvier à juin pour plusieurs espèces. Cette phase, destinée à préserver les ressources halieutiques, entraîne mécaniquement une contraction de l’offre. Les mois d’avril, mai et juin sont traditionnellement les plus sensibles, avec des hausses pouvant toucher l’ensemble des produits de la mer. Certaines espèces dépassent même les 120 dirhams le kilo.
Mais la sardine, en principe abondante, échappe difficilement à toute justification économique. Des chiffres circulent dans les marchés de gros : le prix du lot de sardines a atteint 600 dirhams, voire 700 à 780 dirhams selon les régions. Un record qui interroge dans un pays disposant de deux façades maritimes et figurant parmi les premiers producteurs mondiaux de sardines.
Au-delà des facteurs climatiques et biologiques, des pratiques commerciales controversées sont mises en cause. Des professionnels dénoncent l’entrée volontairement limitée de camions dans certains marchés, le stockage temporaire des quantités disponibles et la fixation concertée des prix. Une situation assimilée à une forme de spéculation, dont le consommateur final reste le principal perdant.
La question du contrôle est également posée. Des lots de poisson, parfois conservés au-delà de la journée de débarquement, sont remis en vente sans transparence sur leur fraîcheur. La distinction entre poisson frais et poisson congelé reste floue dans plusieurs marchés municipaux, alimentant la méfiance des consommateurs.
Face à cette flambée, les appels se multiplient pour un renforcement de la surveillance, une meilleure régulation des circuits de distribution et une application stricte des règles de commercialisation. Pour les ménages, la sardine n’est pas un produit de luxe, mais un aliment de base. Sa transformation en denrée rare pose une question sociale autant qu’économique.

