Retrait des partenaires occidentaux, montée en puissance de nouveaux acteurs, libération de combattants et militarisation accélérée des États : le Sahel opère une bascule stratégique majeure, aux équilibres encore incertains et aux conséquences potentiellement durables pour toute la région.
Dans ce contexte de mutation accélérée, nous avons sollicité Mohamed Abdellahi Elkhalil, spécialiste des questions sociales et sécuritaires de la région.
Une rupture assumée avec les modèles extérieurs
Selon Mohamed Abdellahi Elkhalil, les États sahéliens –et particulièrement le Mali, le Burkina Faso et le Niger s’éloignent des modèles de sécurité imposés par les acteurs extérieurs au cours de la dernière décennie.
« La libération de combattants, dans un contexte de contraintes logistiques sévères, de difficultés d’approvisionnement et de réduction des appuis aériens étrangers, ne se limite pas à une gestion pénitentiaire. Elle s’inscrit dans une stratégie de réconciliation nationale forcée et de recherche de ralliement », explique-t-il.
L’objectif est de réduire le nombre d’adversaires armés en utilisant les leviers tribaux et locaux, en espérant que certains ex-combattants deviennent des relais de pacification ou de renseignement. Cette approche traduit à la fois une surcharge carcérale, un manque de moyens structurels et une volonté de reprendre la main sur le vivier djihadiste, quitte à accepter des risques sécuritaires à court terme.
Parallèlement, les sociétés sahéliennes connaissent une militarisation croissante. Les États privilégient désormais des forces de défense territoriales et des gardes nationales, souvent au détriment des approches multidimensionnelles (développement, justice, gouvernance). Les partenaires traditionnels sont de moins en moins intégrés, tandis que des sociétés militaires privées, notamment russes, pallient le départ des forces françaises et de la MINUSMA.
Recomposition géopolitique et influence étrangère
L’évacuation récente du personnel diplomatique allemand au Niger symbolise la fin de l’influence directe des capitales européennes dans la région. Selon M. Elkhalil, le Sahel est désormais marqué par trois pôles d’influence :
-Le camp de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) : en quête d’intégration régionale alternative à la CEDEAO, ces États s’appuient sur des partenaires non occidentaux (Russie, Turquie, Iran) et prônent une souveraineté totale, parfois au prix de contraintes budgétaires et techniques.
-Les pays côtiers (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Ghana) : ils restent alignés sur les partenariats occidentaux tout en renforçant leurs dispositifs de « rempart » contre l’expansion de la violence vers le sud.
-Les puissances extérieures : la France se repositionne discrètement, les États-Unis maintiennent quelques bases sous pression diplomatique, tandis que la Russie exploite le sentiment anti-impérialiste sans offrir de solution structurante pour la gouvernance civile.
Cette recomposition crée un vide de médiation : ni l’UA, ni la CEDEAO, ni l’ONU ne peuvent aujourd’hui imposer une feuille de route commune, et les négociations se font de plus en plus bilatérales.
Impacts sur les territoires et les populations
Les effets de ces recompositions varient sensiblement d’un espace à l’autre. Sur le plan territorial, les opérations conjointes menées dans la zone du Liptako-Gourma ont permis aux autorités de reprendre le contrôle de larges portions précédemment hors de portée de l’État, notamment à Ménaka, Tillabéri ou encore dans l’ouest du Burkina Faso. Si certaines capitales comme Bamako ou Niamey affichent un regain de stabilité, les zones périphériques demeurent fragiles et exposées.
Du côté des populations, la situation reste préoccupante. Les déplacements internes continuent d’augmenter, dépassant désormais les trois millions de personnes dans les pays de l’AES. L’accès à l’aide humanitaire se complique, tandis que les civils restent confrontés aux violences des groupes armés. Par ailleurs, les politiques de libération de combattants, en l’absence de dispositifs de réinsertion encadrés, risquent d’alimenter les tensions locales, notamment autour des terres et des équilibres communautaires en milieu rural.
Risques et scénarios pour le court et moyen terme
À court terme (6-18 mois), deux risques majeurs se dégagent :
-Contagion vers les États côtiers : le Bénin et le Togo enregistrent déjà des attaques. L’absence de coordination transfrontalière pourrait ouvrir un nouveau front.
-Effondrement de la médiation humanitaire : les restrictions sur les ONG et la rétractation des fonds internationaux risquent d’aggraver la famine dans certaines zones isolées.
À moyen terme (2-5 ans), plusieurs scénarios coexistent :
-Souveraineté sécuritaire asymétrique : l’AES contient les groupes armés dans les périphéries avec l’appui de forces externes, mais au prix d’une militarisation totale et d’une rupture diplomatique durable.
-Balkanisation sécuritaire : les zones non contrôlées deviennent des sanctuaires pour Daech ou Al-Qaïda, avec contrôle limité de l’État aux capitales et axes principaux.
-Recomposition inclusive (moins probable) : elle nécessiterait un réengagement diplomatique massif et une pression coordonnée des voisins et de l’UA pour rouvrir le dialogue politique et intégrer les autorités locales aux mécanismes de paix.
Vers une région à bascule
Les dynamiques en cours – libérations de combattants, retraits diplomatiques, militarisation des régimes – traduisent une quête rapide de souveraineté, mais souvent mal outillée. L’absence de vision régionale partagée et la fragilisation des systèmes de gouvernance locaux laissent présager une aggravation des vulnérabilités pour les populations, avant une éventuelle stabilisation à plus long terme.
Au Sahel, la quête de souveraineté sécuritaire redessine en profondeur les équilibres régionaux, mais s’opère dans un environnement marqué par des fragilités structurelles et un déficit de coordination. Entre reprise en main partielle des territoires et exposition persistante des populations, les choix actuels traduisent davantage une gestion sous contrainte qu’une stratégie pleinement maîtrisée. À court terme, les gains restent incertains, tandis qu’à plus longue échéance, l’absence de vision collective et de mécanismes de gouvernance inclusifs pourrait prolonger, voire amplifier, les dynamiques d’instabilité.
La région est-elle en train de reprendre le contrôle de son destin, ou de s’enfoncer dans une instabilité durable ?

