La recherche scientifique s’affirme comme un levier central des stratégies de sécurité routière au Maroc. Réunis à Rabat pour un séminaire international dédié aux usagers des deux-roues motorisées, les responsables publics ont dressé un constat préoccupant : la hausse continue des décès liés aux motocyclettes impose des réponses appuyées sur des données fiables et une compréhension fine des comportements sur la route.
Chaque année, plus de 2.300 conducteurs de motos trouvent la mort sur les routes du Royaume. En 2025, les usagers des deux et trois-roues concentrent près de 45 % des décès enregistrés lors des accidents de la circulation. Entre 2015 et 2024, la mortalité dans cette catégorie a grimpé de 63 %, alors que les autres usagers, hors piétons, ont connu une baisse globale de 27,5 %. Pour le ministre du Transport et de la Logistique, Abdessamad Kayouh, ces chiffres appellent une réorientation claire des politiques publiques vers les catégories les plus vulnérables, avec un socle scientifique solide.
Organisé par l’Agence nationale de la sécurité routière (NARSA), en partenariat avec l’Université Mohammed VI Polytechnique et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le séminaire a mis l’accent sur le facteur humain. Les échanges ont exploré la perception du risque, les mécanismes de décision des conducteurs et l’influence de l’environnement routier sur les attitudes au volant. L’enjeu consiste à traduire les travaux scientifiques en actions concrètes capables d’infléchir durablement la courbe des accidents.
Le ministre de l’Enseignement supérieur, Azzeddine El Midaoui, a plaidé pour un rapprochement accru entre universités et institutions en charge de la sécurité routière. Avec 1,3 million d’étudiants et un corps d’enseignants-chercheurs expérimentés, le Maroc dispose d’un potentiel académique conséquent. Depuis 2015, un programme commun aux ministères du Transport et de l’Enseignement supérieur, piloté par le Centre national pour la recherche scientifique et technique (CNRST), a soutenu 13 projets de recherche pour un montant global de 15 millions de dirhams. Ces travaux ont abouti à cinq brevets validés, sept prototypes et neuf plateformes numériques dédiées à l’analyse des risques routiers.
La dynamique ne se limite pas au financement des projets. Quatre-vingt-cinq bourses doctorales ont été accordées dans les domaines du transport, de la logistique et de la mobilité durable afin de renforcer les compétences nationales. Le programme PNARDI 2025-2028, doté d’une enveloppe d’un milliard de dirhams en partenariat avec la Fondation OCP et l’Université Mohammed VI Polytechnique, vise à structurer un écosystème où la recherche alimente directement la décision publique.
Les indicateurs témoignent d’une progression notable. La production scientifique marocaine liée à l’objectif 11 des Objectifs de développement durable dépasse la moyenne mondiale de 1,7 fois. Entre 2015 et 2025, les publications consacrées à la sécurité routière ont bondi de plus de 370 %, un rythme supérieur à la tendance internationale. Sur la période 2020-2024, l’ensemble des publications nationales a progressé de 76,2 %, traduisant une montée en puissance de la recherche dans ce domaine stratégique.
Pour Jamila El Alami, directrice du CNRST, la sécurité routière représente un terrain privilégié pour l’innovation technologique. Elle appelle à consolider les financements et à élargir les partenariats, tant au niveau national qu’international. Entre 2013 et 2024, 687 projets scientifiques prioritaires ont été financés pour un total de 796 millions de dirhams, illustrant l’effort soutenu en faveur de la recherche appliquée.
Le directeur général de la NARSA, Benacer Boulaajoul, estime que la lutte contre l’insécurité routière ne peut se réduire à la répression ou à la sensibilisation. L’analyse doit intégrer les infrastructures, les équipements, les véhicules ainsi que les déterminants psychologiques des conducteurs. L’intelligence artificielle et l’exploitation des données massives offrent des outils performants pour modéliser les risques, anticiper les comportements dangereux et intervenir avant l’accident.
De son côté, Nhan Tran, représentant de l’OMS, a rappelé que les accidents de la route constituent la première cause de mortalité chez les 5-29 ans dans le monde. L’organisation préconise une approche qui tient compte de l’erreur humaine dans la conception des routes et des véhicules. Une telle orientation suppose des données précises et des travaux scientifiques capables d’évaluer l’efficacité réelle des mesures mises en place.
En marge du forum, une convention-cadre a été conclue entre la NARSA et Glovo Maroc, donnant naissance à l’initiative « 2030 Glovo pour la sécurité routière ». Ce programme vise les conducteurs de motos actifs dans la livraison urbaine, avec l’objectif d’améliorer leurs pratiques et de contribuer aux ambitions de la stratégie nationale 2025-2030.
Le Maroc engage ainsi une phase où la sécurité routière s’appuie davantage sur la recherche scientifique, la modélisation et l’innovation technologique. Face à la progression des accidents impliquant les deux-roues, la priorité consiste à installer une prévention durable, fondée sur l’analyse des comportements et sur une collaboration étroite entre institutions, universités et acteurs économiques.

