Une étude scientifique publiée en mai 2025 dans la revue Nature pourrait bien changer silencieusement notre manière de nous penser. Cette recherche révèle que l’ADN d’un individu inhumé dans l’Égypte de l’Ancien Empire, entre 2855 et 2570 avant notre ère, présente une ascendance majoritairement issue de populations néolithiques établies dans l’actuel Maroc.
Si la découverte est restée discrète dans les médias, elle mérite pourtant, pour nous Marocains, une attention particulière. Non pas pour s’enorgueillir d’une lointaine parenté biologique avec les pharaons, mais pour comprendre ce qu’elle nous enseigne sur notre histoire, notre place dans le monde et notre relation à nous-mêmes.
Le Maroc, un carrefour ignoré
L’individu étudié vivait à l’époque des premières dynasties égyptiennes, quelques générations après Narmer, l’unificateur du royaume. Son génome, séquencé avec une précision exceptionnelle, révèle qu’environ 78 % de son ascendance provenait de populations du Néolithique moyen installées dans la région de Skhirat-Rouazi. Le reste est apparenté à des groupes venus de Mésopotamie.
Ce résultat ne signifie pas que le Maroc antique contrôlait l’Égypte ni qu’il y avait un lien politique direct. Il montre en revanche qu’il existait, dès cette époque reculée, des circulations humaines profondes entre le Maroc et la vallée du Nil, via des routes transsahariennes aujourd’hui disparues. Et que ces circulations ont contribué, biologiquement, à l’émergence de l’une des plus grandes civilisations de l’histoire.
Ce constat doit nous interpeller. Il remet en cause une vision encore dominante, y compris chez nous : celle d’un Maroc longtemps resté à l’écart des grands foyers de civilisation. Cette vision est fausse. La génétique, comme l’archéologie, montrent que notre territoire fut au contraire un espace de connexion, d’innovation, de mouvement, et non une périphérie figée dans le sable.
Alors, quel enseignement en tirer, pour nous Marocains ?
D’abord, que notre passé est plus riche que ce que l’école ou les manuels nous ont souvent raconté. Loin d’être un simple héritage arabe, berbère, ou andalou, notre histoire plonge ses racines dans des millénaires de mobilité, d’hybridité et d’interactions. Revaloriser cette profondeur, c’est aussi valoriser notre identité dans toute sa complexité.
Ensuite, que nous avons un rôle à jouer dans la relecture de l’histoire globale. Depuis la découverte des plus anciens Homo sapiens à Jebel Irhoud, jusqu’à cette récente étude sur l’ADN pharaonique, les recherches récentes réhabilitent le Maroc comme un acteur central de l’histoire humaine. Mais cette réhabilitation ne prendra sens que si nous-mêmes nous en emparons, dans notre enseignement, nos musées, nos productions culturelles.
Enfin, cette découverte nous invite à sortir d’un complexe encore tenace : celui d’un Maroc « suiveur », toujours tributaire des grands récits venus d’ailleurs. Notre territoire a produit, diffusé, influencé bien plus qu’on ne l’imagine. Il est temps de renouer avec cette confiance ancienne.
Repenser notre rapport à la préhistoire
Pendant longtemps, la préhistoire a été perçue comme une phase obscure, lointaine, sans héros ni monuments. Mais cette vision est dépassée. Les hommes et femmes qui vivaient sur notre sol il y a 5000 ans étaient déjà des agriculteurs, des bâtisseurs, des voyageurs. Ils ont participé aux grands mouvements démographiques qui ont façonné l’Afrique du Nord, le Sahara, et même la vallée du Nil.
Comprendre cela, c’est changer notre manière de regarder notre territoire, non plus comme une simple terre d’accueil ou de passage, mais comme un berceau actif de dynamiques humaines majeures.
Non, les pharaons n’étaient pas « marocains » au sens moderne. Mais certains des ancêtres biologiques des élites égyptiennes venaient du Maroc. Et cela change tout.
Cela nous oblige à repenser notre rapport à l’histoire, à valoriser notre patrimoine scientifique et à investir davantage dans l’archéologie, la génétique, la transmission du savoir. Cela nous oblige aussi à cesser de minimiser notre contribution aux civilisations humaines.
Cette découverte ne nous flatte pas. Elle nous responsabilise.

