Dans l’ombre d’un Aïd Al-Adha 2025 privé de sacrifice, le marché de la viande rouge vit une drôle de fièvre. Comme un feu sous la cendre, la demande s’est embrasée, attisée par le désir persistant de maintenir vivante une tradition mise entre parenthèses. Car si l’animal ne montera pas cette année sur l’autel du rituel, c’est bien dans les boucheries que le Marocain cherche à honorer, à sa manière, l’esprit de la fête.
Derrière cette effervescence inhabituelle se cache une réalité plus amère. Les étals carnés sont devenus un terrain de tension où l’offre peine à suivre la cadence du cœur. Les prix, eux, s’emballent : jusqu’à 90 dirhams le kilo d’agneau, entre 75 et 88 dirhams pour le veau, et les abats atteignent parfois 700 dirhams, comme l’ont constaté de nombreux consommateurs. Ce sursaut tarifaire, confirmé par la Fédération marocaine des acteurs de la filière élevage (FMAFE), s’explique par une demande soutenue, mais aussi par des déséquilibres structurels que la suspension de la fête n’a pas résolus.
Le gouvernement avait pourtant tenté de contenir l’incendie. L’appel royal à renoncer au sacrifice, motivé par des considérations économiques et sociales, avait entraîné une chute brutale des prix des moutons, jusqu’à 50 % de baisse. Mais cette accalmie n’aura été qu’un mirage. Privés de la symbolique du sacrifice, de nombreux foyers ont reporté leur ferveur sur la viande fraîche, ravivant ainsi la pression sur une filière déjà à bout de souffle.
La sécheresse, la flambée des prix des aliments pour bétail, les exportations massives et les difficultés d’importation forment un cocktail explosif. Le cheptel national est en recul, et malgré des tentatives d’importation, plus de 300.000 têtes pour un coût avoisinant les 300 millions de dirhams, l’effet sur le marché est resté marginal. Comme le résume Youssef El Oulja, vice-secrétaire général de l’Association des producteurs de viandes rouges : « L’importation n’a pas pesé sur les prix de gros. »
En l’absence de régulation claire, la loi de l’offre et de la demande règne sans partage. Et dans cette foire à la viande où chacun cherche à préserver un bout de tradition, ce sont les ménages modestes qui paient le prix fort. Plus qu’une fête suspendue, c’est un équilibre précaire entre foi, finances et filière qui vacille sous le poids des circonstances.

