Les applications de suivi des règles collectent des informations particulièrement sensibles sur la santé reproductive de leurs utilisatrices. Une enquête de la Fondation Mozilla, publiée le 16 juillet, met en évidence de fortes disparités entre six applications populaires, certaines transmettant des données à des entreprises tierces ou à des services publicitaires. Euki se distingue par une approche beaucoup plus protectrice, tandis que Flo et Clue obtiennent une évaluation globalement favorable, avec certaines réserves liées au stockage des données sur leurs serveurs.
Chaque mois, des millions de femmes utilisent une application pour enregistrer la date de leurs menstruations, suivre leurs symptômes, surveiller leur ovulation ou renseigner une éventuelle grossesse. Ces données peuvent révéler des informations intimes sur la santé reproductive, les habitudes personnelles et parfois les choix médicaux de leurs utilisatrices.
Selon une analyse menée par la Fondation Mozilla sur six applications parmi les plus populaires, à savoir Flo, Clue, Stardust, Spot On, Period Calendar et Euki, les garanties de confidentialité varient considérablement d’une plateforme à l’autre. L’étude a notamment examiné les données collectées, leur mode de stockage ainsi que leur éventuelle transmission à des entreprises tierces.
Le constat est particulièrement préoccupant pour certaines applications : des informations peuvent circuler vers des sociétés d’analyse ou des plateformes publicitaires, tandis que les utilisatrices ne disposent pas toujours d’une vision claire de la manière dont leurs données sont exploitées.
Stardust au cœur des critiques sur les données de santé reproductive
L’application Stardust, qui combine suivi du cycle menstruel et contenus liés à l’astrologie, figure parmi les cas les plus sensibles relevés par Mozilla. Sur son site, l’application affirme pourtant que les données de ses utilisatrices sont « privées ».
L’enquête de Mozilla indique cependant que certaines informations liées à la santé reproductive sont transmises à RudderStack, une entreprise spécialisée dans la gestion et l’acheminement des données. Parmi les informations concernées figureraient notamment le statut de grossesse, les méthodes de contraception, l’humeur, la consommation d’alcool ainsi que certains symptômes comme les crampes ou la sensibilité des seins.
Stardust conteste toutefois toute utilisation commerciale ou malveillante de ces informations. Selon un porte-parole de l’application, RudderStack intervient comme un intermédiaire technique chargé d’acheminer certaines données vers les systèmes d’analyse de Stardust. L’entreprise assure que ce prestataire ne peut pas exploiter ces données pour son propre compte et ne les conserve pas durablement.
Pour les spécialistes de la protection de la vie privée interrogés dans le cadre de l’enquête, le problème tient surtout à la multiplication des intermédiaires. À chaque fois qu’une donnée transite par un nouvel acteur, le nombre de points susceptibles d’être exposés à une fuite, à un piratage ou à une demande légale augmente.
« Les gens méritent mieux », estime Shoshana Wodinsky, analyste de recherche spécialisée dans la protection de la vie privée et responsable des tests réalisés par Mozilla, citée par la BBC. Selon elle, les utilisatrices devraient au minimum savoir précisément ce qui arrive à leurs informations.
Des identifiants publicitaires qui permettent de suivre les utilisatrices
Le partage de données ne concerne pas uniquement les informations directement liées au cycle menstruel. Plusieurs applications étudiées transmettent également des identifiants publicitaires ou des informations techniques sur les appareils utilisés.
Ces données peuvent être communiquées à de grandes plateformes technologiques et publicitaires comme Google, Meta, Microsoft ou TikTok, mais aussi à des entreprises spécialisées dans l’analyse marketing telles qu’AppsFlyer ou InMobi.
Ces informations ne permettent pas nécessairement de connaître la date des dernières règles ou le statut de grossesse d’une utilisatrice. Elles peuvent néanmoins servir à mesurer l’efficacité de campagnes publicitaires, à établir des profils d’utilisateurs ou à suivre certaines activités sur différents services numériques.
Le simple fait qu’une personne utilise une application consacrée à la santé reproductive peut déjà constituer une information sensible. Pour Sara Geoghegan, directrice du programme consacré à la vie privée au sein de l’Electronic Privacy Information Center (EPIC), les données issues du suivi menstruel peuvent s’ajouter à d’autres informations numériques pour former un ensemble beaucoup plus révélateur sur une personne.
Period Calendar, selon Mozilla, transmet notamment des identifiants et des informations relatives à l’appareil utilisé à Google et à la régie publicitaire InMobi. L’étude affirme que les utilisatrices ne disposent pas d’un moyen de bloquer ce partage.
Stardust, de son côté, partagerait également certains types de données avec Facebook et AppsFlyer. L’application affirme toutefois ne transmettre aucune donnée de santé aux plateformes publicitaires et explique utiliser AppsFlyer et Meta pour mesurer et optimiser ses campagnes.
Aux États-Unis, la question de l’avortement accentue les inquiétudes
La protection des données liées à la santé reproductive est devenue un sujet particulièrement sensible aux États-Unis depuis la décision de la Cour suprême de 2022 qui a supprimé la protection constitutionnelle fédérale du droit à l’avortement.
Des organisations de défense des libertés numériques craignent que des informations issues d’applications de suivi menstruel puissent, dans certains États, être recherchées dans le cadre d’enquêtes portant sur des interruptions de grossesse.
Les données numériques ont déjà été utilisées dans des procédures judiciaires américaines. Historique de recherches en ligne, données de localisation ou communications électroniques peuvent, selon les cas, être obtenus par les autorités. Cette perspective a renforcé les interrogations autour des applications capables de stocker des informations relatives aux cycles, aux grossesses ou aux choix de contraception.
Le risque ne signifie pas que les données de toutes les utilisatrices sont systématiquement transmises aux forces de l’ordre. Il pose toutefois la question de savoir qui détient ces informations, où elles sont stockées et dans quelles circonstances elles pourraient être légalement demandées.
Spot On : quand les fonctionnalités de l’application renvoient vers le site web
L’application Spot On, développée par Planned Parenthood, présente un profil différent. Selon Mozilla, l’application ne transmettrait pas directement les données de ses utilisatrices à des entreprises tierces et ne mettrait pas en place de suivi publicitaire au sein de l’application elle-même.
La situation devient cependant plus complexe lorsque certaines fonctionnalités redirigent les utilisatrices vers le site internet de Planned Parenthood. C’est notamment le cas de certains services comme le chatbot Roo ou les outils permettant de rechercher un professionnel de santé.
D’après l’enquête, le site utilise un service d’analyse fourni par AB Tasty. Les informations relatives aux pages consultées peuvent alors révéler le type de soins recherchés par une personne, par exemple un dépistage du VIH ou des services liés à la santé des personnes transgenres.
Le cas de Spot On illustre ainsi une difficulté souvent sous-estimée : la protection des données ne dépend pas uniquement de l’application installée sur un téléphone. Elle peut également être influencée par les services web auxquels l’utilisateur est redirigé.
Euki, l’application recommandée par Mozilla
Parmi les six applications examinées, Euki est celle qui reçoit l’évaluation la plus favorable de la Fondation Mozilla.
Son principal avantage repose sur son architecture de confidentialité. Les données de santé sont conservées directement sur le téléphone de l’utilisatrice et ne sont pas transmises aux serveurs de l’entreprise. La création d’un compte n’est pas obligatoire, ce qui limite également les possibilités de relier les informations de santé à une identité.
Euki propose par ailleurs un « mode leurre » permettant d’afficher de fausses informations lorsqu’une personne tente d’accéder à l’application. Une fonctionnalité qui vise notamment à protéger les utilisatrices contre une consultation non autorisée de leurs données.
Pour les chercheurs de Mozilla, ce modèle montre qu’une application de suivi menstruel peut fonctionner sans faire reposer son modèle sur une collecte massive ou une circulation étendue des données personnelles.
Flo et Clue jugées plus protectrices, mais le stockage en ligne reste un enjeu
Les applications Flo et Clue obtiennent également une appréciation globalement positive. Toutes deux affirment ne pas partager les données de santé de leurs utilisatrices avec des tiers.
Une différence subsiste toutefois avec Euki : les informations sont conservées sur les serveurs des entreprises afin de permettre notamment la synchronisation entre plusieurs appareils ou la récupération d’un compte.
Ce stockage à distance constitue, selon les experts cités par Mozilla, un point de vulnérabilité potentiel. Même lorsqu’une entreprise ne vend pas ou ne partage pas les données, celles-ci restent susceptibles d’être exposées à une cyberattaque, à une fuite ou à une demande légale.
Flo met par ailleurs à disposition un « mode anonyme », conçu pour empêcher que l’identité d’une utilisatrice et ses données de santé soient simultanément détenues et directement associées par l’entreprise.
Les deux applications bénéficient également du cadre européen de protection des données, notamment du Règlement général sur la protection des données (RGPD), considéré comme plus protecteur que le système américain en matière de vie privée.
Des antécédents qui pèsent dans le choix d’une application
Les inquiétudes concernant la confidentialité des applications de suivi menstruel ne sont pas nouvelles.
En 2021, Flo avait notamment fait l’objet d’une procédure de la Federal Trade Commission (FTC) américaine après des accusations concernant le partage de certaines données avec Meta et Google, malgré des engagements de confidentialité. L’entreprise affirme depuis avoir renforcé ses pratiques.
Mozilla invite donc les utilisatrices à ne pas se limiter aux promesses affichées sur les pages d’accueil des applications. Les politiques de confidentialité, les antécédents des entreprises, les paramètres de partage et le mode de stockage des données sont autant d’éléments à prendre en compte avant de choisir un service de suivi du cycle menstruel.
Le véritable enjeu dépasse désormais la simple précision des prédictions de règles ou d’ovulation. Lorsqu’une application connaît les cycles, les symptômes, les grossesses ou les recherches médicales d’une personne, la question centrale devient celle du contrôle de ces informations : qui peut y accéder, où sont-elles conservées et avec qui peuvent-elles être partagées ?

