Une majorité qualifiée d’États membres de l’Union européenne a validé vendredi à Bruxelles la signature de l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur, ouvrant la voie à la création de l’une des plus vastes zones commerciales du monde. Malgré l’opposition de la France et de plusieurs autres pays, la Commission européenne s’apprête à conclure un traité qui liera l’Europe au Brésil, à l’Argentine, au Paraguay et à l’Uruguay, soit un marché de plus de 700 millions de consommateurs. Ursula von der Leyen doit se rendre dès lundi au Paraguay pour apposer sa signature.
Le feu vert politique a été confirmé dans l’après-midi par une procédure écrite du Conseil de l’Union européenne, qui a autorisé la signature de deux textes : l’accord de partenariat UE-Mercosur et l’accord commercial intérimaire. Ce cadre juridique modernisé doit structurer le dialogue politique, la coopération et surtout les échanges économiques entre les deux blocs après vingt-cinq ans de négociations.
Cinq pays – la France, l’Irlande, la Pologne, la Hongrie et l’Autriche – ont voté contre, tandis que la Belgique s’est abstenue. Leur poids démographique n’a pas suffi à constituer une minorité de blocage, fixée à au moins 35 % de la population de l’UE. Le soutien décisif de l’Italie a fait basculer la balance en faveur du texte, confirmant une recomposition des rapports de force au sein des Vingt-Sept sur les questions commerciales.
Sur le plan économique, l’accord prévoit la suppression progressive d’une large partie des droits de douane, ce qui doit favoriser les exportations européennes de voitures, de machines industrielles, de vins et de fromages vers l’Amérique du Sud. En retour, l’Europe ouvrira davantage son marché à des produits agricoles du Mercosur comme le bœuf, la volaille, le sucre, le riz, le miel ou le soja, dans le cadre de quotas préférentiels. C’est précisément ce volet qui cristallise la colère des filières agricoles européennes, inquiètes d’une concurrence jugée moins coûteuse et moins contrainte par les normes environnementales.
Depuis plusieurs jours, la contestation a gagné les routes et les capitales. En France, des convois de tracteurs ont bloqué des axes stratégiques et convergé vers Paris pour dénoncer l’accord UE-Mercosur, mais aussi la hausse des coûts de production et la gestion des crises sanitaires. En Belgique, des échangeurs autoroutiers ont été paralysés. En Grèce, les barrages se multiplient, tandis qu’en Pologne et en Italie, des rassemblements ont accompagné le vote des ambassadeurs européens. La FNSEA et les Jeunes agriculteurs ont déjà appelé à un grand rassemblement devant le Parlement européen à Strasbourg le 20 janvier.
À Paris, le dossier est devenu explosif. Emmanuel Macron a répété que le traité n’était « pas acceptable en l’état », tout en se retrouvant marginalisé dans une Union européenne déterminée à diversifier ses partenariats commerciaux. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et la perspective de nouveaux droits de douane américains ont renforcé l’argument de Bruxelles en faveur d’une ouverture accrue vers l’Amérique latine. Malgré des concessions accordées aux agriculteurs – protections renforcées pour certains produits sensibles et promesses budgétaires dans la future PAC – la contestation ne faiblit pas.
La bataille se déplace désormais vers le Parlement européen. L’accord, même signé, devra être ratifié en séance plénière. Le vote s’annonce serré dans un hémicycle où les considérations nationales pèsent lourd. Environ 150 eurodéputés issus de plusieurs groupes politiques ont déjà annoncé leur intention de saisir la Cour de justice de l’Union européenne, estimant que la Commission aurait outrepassé son mandat en dissociant les volets commerciaux et politiques du traité pour contourner les parlements nationaux.
L’Union européenne s’apprête donc à conclure un accord commercial majeur sans l’adhésion de sa première puissance agricole, une situation rare dans l’histoire communautaire. Si Bruxelles avance, le feuilleton politique et juridique autour du Mercosur est loin d’être clos.


