C’était une start-up qui promettait de révolutionner le développement d’applications grâce à une intelligence artificielle baptisée Natasha. Builder.ai, fondée à Londres en 2016, affirmait rendre la création logicielle aussi simple qu’une commande de pizza. Une vision séduisante, renforcée par un marketing habile et l’appui de géants comme Microsoft et le fonds souverain du Qatar. Mais en 2025, le rêve s’effondre. L’entreprise, valorisée à 1,5 milliard de dollars, a déposé le bilan. Derrière cette chute, une réalité bien moins reluisante que le discours officiel.
L’histoire commence avec une idée audacieuse : simplifier le développement d’applications via une IA prétendument capable d’automatiser l’ensemble du processus. Le projet séduit, les fonds affluent. Microsoft va jusqu’à intégrer la plateforme à son écosystème Azure. Le Qatar Investment Authority et d’autres investisseurs prestigieux misent gros. La start-up devient rapidement une licorne, saluée pour son innovation et sa vision du futur.
Mais la réalité est tout autre. Depuis plusieurs années, des doutes planaient sur le fonctionnement réel de la solution Natasha. En coulisses, ce n’étaient pas des algorithmes qui écrivaient le code, mais une armée de 700 développeurs indiens, rémunérés entre 8 et 15 dollars de l’heure. Chaque ligne était codée manuellement, puis présentée comme issue d’un moteur intelligent. Une illusion parfaitement orchestrée, qui n’a pas empêché Builder.ai d’être nommée parmi les entreprises les plus innovantes en 2023 par Fast Company.
Le ver était pourtant dans le fruit. Les premières alertes sont venues de pratiques comptables douteuses. En particulier, des échanges financiers avec la société indienne VerSe Innovation ont soulevé des interrogations. Le mécanisme, connu sous le nom de “round-tripping”, permettait de gonfler artificiellement les revenus grâce à des facturations croisées sans prestations réelles. À cela s’ajoute l’enregistrement de ventes avant toute preuve de paiement ou de contrat signé.
Un audit externe, commandité par le conseil d’administration, a révélé l’ampleur des manipulations. Les projections de chiffre d’affaires pour 2023 et 2024 ont été divisées par quatre. Le prêteur Viola Credit, alerté par ces écarts, a déclenché une clause de défaut. Plus de 37 millions de dollars ont été saisis, ne laissant à Builder.ai qu’une trésorerie fragmentée, en grande partie immobilisée sur des comptes en Inde.
L’entreprise a annoncé son insolvabilité le 31 mai. Dans un communiqué publié sur LinkedIn, elle reconnaît son incapacité à surmonter le poids des décisions passées et des pratiques héritées. Elle s’engage à accompagner ses employés et partenaires dans cette période difficile, tout en coopérant avec les administrateurs judiciaires.
La chute de Builder.ai sonne comme un avertissement pour l’écosystème technologique. Derrière les promesses d’automatisation et d’intelligence, une transparence insuffisante a masqué des réalités humaines et financières bien plus complexes. Même les investisseurs les plus aguerris peuvent être aveuglés par le vernis de l’innovation.

