Les hommes en short au bureau pour mieux supporter la canicule : à Tokyo, cette idée semblait relever du simple bon sens. Pourtant, quelques mois après son lancement, la mesure fait autant parler pour ses bénéfices que pour les débats qu’elle a fait naître. Entre confort au travail, égalité entre les sexes et nouvelles attentes en matière d’apparence, le programme « Tokyo Cool Biz » révèle que le vêtement reste un sujet sensible dans les entreprises japonaises.
Depuis avril, la municipalité de Tokyo encourage les salariés à troquer les costumes traditionnels contre des tenues plus légères lorsque les températures grimpent. Tee-shirts, baskets et shorts sont désormais présentés comme des alternatives adaptées à l’été, dans un pays où les épisodes de chaleur deviennent de plus en plus éprouvants. Cette évolution s’inscrit dans une politique plus large visant à réduire le recours à la climatisation et à diminuer la consommation d’énergie.
Pour de nombreux employés, cette souplesse est bienvenue. Travailler toute une journée en pantalon et en veste sous une chaleur étouffante n’a plus grand sens lorsque le thermomètre s’emballe. D’autres, en revanche, estiment que cette liberté ne profite pas de la même manière aux femmes. Dans certaines entreprises, celles-ci continuent de subir des attentes plus strictes concernant leur tenue, notamment lorsqu’elles portent des jupes ou dévoilent leurs jambes.
Le débat a pris une tournure inattendue avec l’apparition d’un nouveau mot sur les réseaux sociaux : « sunehara », que l’on peut traduire par « harcèlement des poils de jambes ». L’expression est utilisée par certaines internautes pour décrire le malaise qu’elles ressentent en voyant les jambes très poilues de collègues masculins désormais visibles avec le port du short. Si le terme fait sourire certains internautes, il alimente aussi une discussion plus large sur les codes de présentation au travail.
Face à ces réactions, les autorités rappellent que le port du short n’est en rien une obligation. L’objectif consiste simplement à offrir davantage de choix aux salariés pendant les périodes de forte chaleur, chacun restant libre d’adopter une tenue compatible avec son environnement professionnel.
Cette évolution accompagne une transformation déjà perceptible dans le monde du travail japonais. Les jeunes entreprises, les start-up et le secteur technologique ont largement contribué à assouplir les codes vestimentaires ces dernières années. La recommandation des autorités a surtout contribué à rendre ces pratiques plus acceptées dans des entreprises traditionnellement attachées au costume-cravate.
Le changement se fait également sentir dans les habitudes de certains hommes. Des cliniques spécialisées dans l’épilation au laser constatent une hausse des demandes de clients souhaitant éliminer leurs poils de jambes. Pour beaucoup, il ne s’agit plus seulement d’une démarche esthétique, mais d’une manière d’éviter les remarques ou les regards gênés lorsque le short devient une tenue de travail.
L’idée de revoir la garde-robe estivale des salariés n’est pas nouvelle. Dès 2005, le programme « Cool Biz » invitait les employés japonais à abandonner la veste et la cravate durant l’été afin de limiter l’utilisation de la climatisation. Quelques années plus tard, après le séisme et le tsunami de 2011, cette politique avait été renforcée avec « Super Cool Biz », qui autorisait des tenues encore plus décontractées pour réduire la consommation d’électricité.
Aujourd’hui, le contexte climatique donne une nouvelle dimension à cette stratégie. Le Japon connaît des épisodes de chaleur de plus en plus extrêmes, tandis que les coûts de l’énergie demeurent élevés. Les services météorologiques multiplient les alertes face aux journées où les températures dépassent les 40 °C, invitant la population à redoubler de vigilance.
Les conséquences sanitaires sont déjà bien réelles. Chaque semaine, plusieurs milliers de personnes sont prises en charge après des coups de chaleur, et les autorités rappellent régulièrement les gestes essentiels : boire suffisamment d’eau, utiliser la climatisation lorsque cela est nécessaire et éviter les efforts physiques durant les heures les plus chaudes.
Dans les magasins, les solutions pour affronter l’été se multiplient. Les vêtements équipés de ventilateurs intégrés, les serviettes rafraîchissantes, les parapluies anti-UV ou encore les ventilateurs portatifs rencontrent un succès grandissant auprès des consommateurs.
Les spécialistes insistent enfin sur un point souvent méconnu : le corps humain a besoin de plusieurs semaines pour s’adapter à la chaleur. Commencer cette acclimatation avant les fortes températures estivales permettrait de réduire le risque de coup de chaleur, d’autant que l’humidité élevée qui caractérise le climat japonais limite l’évaporation de la transpiration et complique le refroidissement naturel de l’organisme.
Au-delà de la question du short, le débat illustre la manière dont le Japon cherche à adapter son monde du travail à un climat qui change rapidement. Une évolution qui oblige les entreprises à repenser leurs habitudes, tout en révélant que les normes sociales et les attentes en matière d’apparence restent profondément ancrées dans la société japonaise.

