À l’heure où la santé mentale s’impose progressivement comme un enjeu central des politiques publiques, la Journée internationale du mieux-être, célébrée chaque 15 avril, vient rappeler une évidence encore trop souvent négligée : le bien-être ne relève pas uniquement de la sphère individuelle, mais constitue un véritable indicateur de développement humain.
Instituée par les Nations Unies, cette journée s’inscrit dans une dynamique globale visant à promouvoir une approche intégrée de la santé, articulée autour des dimensions physique, mentale, émotionnelle et sociale. Elle met en lumière l’importance des stratégies préventives, des modes de vie équilibrés et de l’accès équitable aux soins, dans un contexte où les inégalités persistent et fragilisent durablement les sociétés.
Au cœur de cette réflexion, le bien-être apparaît comme un levier essentiel pour améliorer la qualité de vie, renforcer la dignité humaine et permettre à chacun de s’épanouir pleinement. Inscrit dans l’Objectif de développement durable n°3, consacré à la « bonne santé et au bien-être », il constitue également un pilier du développement durable, à la croisée des enjeux sanitaires, économiques et sociaux.
Dans un pays comme le Maroc, où les transformations sociales et économiques s’accélèrent, la question du bien-être psychologique prend une dimension particulière. Entre pressions sociales, mutations culturelles et accès encore limité aux dispositifs de prise en charge, les fragilités restent nombreuses, bien que les mentalités évoluent progressivement.
Dans cet entretien, Manal Sghiry, psychologue clinicienne et psychothérapeute, apporte un éclairage nuancé sur les réalités du bien-être psychologique au Maroc.
Qu’est-ce que le bien-être ou le mieux-être ?
« Le bien-être ne se limite pas à l’absence de problèmes. Il s’agit plutôt d’un équilibre global entre plusieurs dimensions : émotionnelle, mentale, sociale et physique. C’est la capacité à se sentir en accord avec soi-même, à comprendre ce que l’on ressent et à faire face aux difficultés du quotidien sans être constamment dépassé. »
Pour la spécialiste, cette notion repose avant tout sur une forme de stabilité intérieure, loin d’une vision idéalisée du bonheur permanent.
« Il ne s’agit pas d’être toujours bien, mais d’avoir une certaine stabilité intérieure malgré les fluctuations de la vie. »
Quels sont aujourd’hui les principaux facteurs de fragilisation du bien-être psychologique au Maroc ?
Dans sa pratique, Manal Sghiry observe une accumulation de facteurs qui pèsent sur l’équilibre psychologique, à commencer par la pression sociale.
« Il y a une pression très forte liée aux attentes familiales, à la réussite académique ou professionnelle, et au regard des autres. À cela s’ajoute l’influence croissante des réseaux sociaux, qui amplifient les comparaisons et nourrissent un sentiment d’insuffisance, notamment chez les jeunes. Les réseaux sociaux accentuent les comparaisons et peuvent renforcer ce sentiment de ne pas être à la hauteur. »
Autre constat préoccupant : la banalisation de la souffrance psychologique lorsqu’elle n’est pas visible.
« La souffrance psychologique reste souvent minimisée lorsqu’elle ne se voit pas. Beaucoup de personnes vivent avec un mal-être sans forcément en parler. »
Les inégalités sociales influencent-elles la perception du bien-être ?
Pour la psychologue, la dimension socio-économique joue un rôle déterminant dans la manière dont le bien-être est perçu au Maroc.
« Le fait d’aller bien est encore largement associé à la stabilité financière et à la capacité de répondre aux attentes sociales et familiales. Une personne peut sembler aller bien de l’extérieur, tout en étant en difficulté sur le plan psychologique. Cette pression à maintenir une image de stabilité empêche parfois d’exprimer ce que l’on ressent réellement. »
L’accompagnement psychologique est-il suffisamment accessible ?
Si les besoins sont croissants, l’accès aux soins psychologiques demeure encore limité, tant sur le plan structurel que culturel.
« L’accès à l’accompagnement psychologique reste limité, que ce soit en termes de structures ou de compréhension du rôle du suivi. »
La spécialiste souligne également des attentes parfois inadaptées vis-à-vis de la prise en charge.
« Certaines personnes viennent avec l’idée d’une solution rapide, voire médicamenteuse. Or, le travail psychologique s’inscrit dans un processus progressif qui demande du temps et de l’implication. »
Ce décalage peut entraîner des abandons précoces du suivi. Toutefois, une évolution positive se dessine.
« On observe aujourd’hui une prise de conscience. De plus en plus de personnes reconnaissent l’importance de la santé mentale et s’engagent dans un travail en profondeur. Les choses commencent à évoluer. »
Dans ce contexte, la Journée internationale du mieux-être agit comme un rappel nécessaire : celui de l’urgence d’investir dans des sociétés plus équilibrées, où le bien-être ne serait plus un luxe, mais un droit fondamental.

