Des dizaines de milliers de jeunes Indiens sont descendus dans les rues de New Delhi pour réclamer la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, et une réforme en profondeur du système éducatif. Né sur les réseaux sociaux sous la forme d’une initiative satirique, le « Cockroach Janta Party » (CJP) s’est rapidement transformé en un mouvement de contestation majeur, porté par la colère suscitée par les fuites d’épreuves, les dysfonctionnements des concours nationaux et le chômage des jeunes.
Les manifestations, qui ont pris de l’ampleur ces dernières semaines, ont donné lieu à de violents affrontements avec les forces de l’ordre. Des dizaines de personnes ont été blessées lundi à New Delhi, alors que les protestataires tentaient de se rapprocher du Parlement. La mobilisation s’est poursuivie dans les jours suivants, notamment à Jantar Mantar, haut lieu traditionnel des manifestations dans la capitale indienne.
Une mobilisation née d’une colère contre le système éducatif
Au cœur de la contestation figure notamment le concours NEET, indispensable pour accéder aux études de médecine en Inde. Près de 2,28 millions de candidats ont passé l’épreuve du 3 mai, après des mois, voire des années de préparation. Mais l’examen a été annulé quelques jours plus tard à la suite d’allégations de fuite des sujets, confirmées ensuite par une enquête gouvernementale.
Les candidats ont dû repasser l’épreuve dans des conditions de sécurité renforcées. Cette décision a provoqué une vive colère parmi les étudiants et leurs familles, qui dénoncent les conséquences humaines, financières et psychologiques de ces dysfonctionnements. Le concours NEET avait déjà été au centre de plusieurs controverses en 2024.
Le mouvement réclame désormais une réforme structurelle du système des examens publics, davantage de transparence et de responsabilité dans la gestion des concours, ainsi que des mesures pour protéger les étudiants. Des familles et des militants ont également évoqué le suicide d’une vingtaine de jeunes, qu’ils attribuent à la détresse provoquée par l’annulation et la reprise du concours.
À cette crise éducative s’ajoutent des préoccupations plus larges liées au chômage des jeunes et aux difficultés économiques auxquelles fait face une partie de la jeunesse indienne.
Du mouvement satirique en ligne aux manifestations de masse
Le « Cockroach Janta Party » n’est pas un parti politique au sens traditionnel du terme. Le mouvement a été lancé il y a un peu plus de deux mois par Abhijeet Dipke, un stratège en communication politique de 30 ans, diplômé de Boston University.
À l’origine, l’initiative était une réponse satirique à des propos attribués à la Cour suprême indienne. Lors d’une audience en mai, le juge en chef de l’Inde, Surya Kant, aurait comparé des jeunes sans emploi se tournant vers le journalisme et le militantisme à des « cafards » et des « parasites ». Le magistrat a ensuite précisé que ses propos visaient des personnes détenant de « faux diplômes » ou des diplômes frauduleux, et non l’ensemble de la jeunesse indienne.

Abhijeet Dipke a alors repris le terme de manière ironique pour baptiser son mouvement. Le nom « Cockroach Janta Party », que l’on peut traduire par « Parti populaire des cafards », fait également écho au Bharatiya Janata Party (BJP), le parti du Premier ministre Narendra Modi, au pouvoir depuis 2014.
L’idée a rapidement dépassé le cadre des réseaux sociaux. Après avoir proposé aux sympathisants de rejoindre le mouvement via un simple formulaire en ligne, Dipke a reçu des dizaines de milliers de réponses. Le CJP s’est ensuite structuré et a organisé des rassemblements dans plusieurs villes.
À Delhi, des dizaines de milliers de personnes ont participé à la mobilisation du 20 juillet. Des rassemblements et des veillées aux bougies ont également été organisés à Mumbai, Bengaluru et Goa. Certains militants ont même adopté le symbole du mouvement en se présentant déguisés en cafards lors de manifestations ou d’opérations de nettoyage.
Des revendications qui dépassent la seule question des examens
Le CJP concentre sa mobilisation sur la crise du système éducatif, mais ses revendications sont plus larges. Son programme prévoit notamment la création d’un nouveau cadre légal destiné à renforcer la transparence et la responsabilité dans l’organisation des examens publics.
Le mouvement réclame également une réforme des organismes chargés des concours, une charte des droits des étudiants, la création d’un fonds de soutien pour les étudiants et leurs familles, ainsi qu’un contrôle parlementaire régulier des autorités responsables des examens.
Le manifeste général du mouvement contient par ailleurs plusieurs propositions politiques, dont une plus grande indépendance des médias, une représentation accrue des femmes au sein du gouvernement et des restrictions visant certains responsables politiques.
Cette diversité de revendications traduit une colère qui dépasse les seules fuites de sujets d’examens. Le CJP entend porter la voix d’une jeunesse qui se sent confrontée à un marché du travail difficile, à une forte pression académique et à un système institutionnel jugé insuffisamment transparent.
Le soutien de Sonam Wangchuk accentue la pression
La mobilisation a pris une nouvelle dimension avec l’intervention de Sonam Wangchuk, ingénieur et militant connu en Inde pour ses engagements en faveur de l’éducation et des populations de l’Himalaya.

Âgé de 59 ans, il a entamé une grève de la faim le 28 juin à Jantar Mantar pour soutenir les revendications du CJP. Après une vingtaine de jours sans s’alimenter, il a été conduit à l’hôpital par les autorités contre son gré, selon les informations rapportées par plusieurs médias.
Son transfert a suscité une vive réaction parmi les sympathisants du mouvement et a contribué à attirer davantage l’attention sur la mobilisation. Depuis l’hôpital, Wangchuk a appelé les manifestants à poursuivre leur combat.
Le fondateur du CJP, Abhijeet Dipke, a lui aussi entamé une grève de la faim avant d’y mettre fin lundi, après des appels à la prudence.
Des affrontements avec la police à New Delhi
Le point culminant de la mobilisation a été atteint lundi, lorsque les manifestants ont tenté de marcher vers le Parlement. Les forces de l’ordre ont installé des barrières pour empêcher leur progression. La situation a dégénéré lorsque certains protestataires ont tenté de franchir les dispositifs de sécurité.
La police a fait usage de matraques et de gaz lacrymogènes pour disperser la foule. Selon la police de Delhi, environ 180 personnes ont été blessées, dont 118 membres des forces de sécurité et une soixantaine de manifestants. Le fondateur du CJP a, de son côté, avancé un bilan de 150 protestataires pris en charge dans des établissements hospitaliers.
Face aux risques de nouveaux affrontements, le mouvement a annulé une nouvelle marche vers le Parlement prévue le lendemain. Le sit-in s’est toutefois poursuivi à Jantar Mantar, où les manifestants ont continué à se rassembler malgré la chaleur, l’humidité et les pluies.
Les autorités ont également démonté la scène et les installations temporaires utilisées par les protestataires, sans parvenir à mettre fin à l’occupation du site.
L’opposition s’empare du dossier
La répression de la manifestation a rapidement pris une dimension politique. Rahul Gandhi, chef de l’opposition au Parlement indien et figure du Congrès, a dénoncé la réponse des forces de l’ordre et organisé un rassemblement devant la résidence du Premier ministre Narendra Modi.

Rahul Gandhi et plusieurs responsables de l’opposition ont été interpellés lors de cette mobilisation avant d’être relâchés quelques heures plus tard. Le Congrès a ensuite poursuivi ses protestations au Parlement, appelant le gouvernement à rendre des comptes sur les violences survenues lors de la marche.
Le ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a accusé le Congrès d’utiliser les étudiants à des fins politiques. Il a assuré que le gouvernement restait disposé à discuter des problèmes rencontrés par les jeunes et des irrégularités liées aux examens.
Le Premier ministre Narendra Modi a également défendu la réponse de son gouvernement face au scandale des fuites d’épreuves et promis que les responsables seraient sévèrement sanctionnés.
Mais ces déclarations n’ont pas suffi à calmer la contestation. Le CJP continue de réclamer la démission de Dharmendra Pradhan et une réforme profonde du système des examens.
Pour l’heure, l’issue de la mobilisation reste incertaine. Mais le « mouvement des cafards » a déjà réussi à transformer une initiative satirique née sur Internet en une importante force de contestation de la jeunesse indienne, plaçant la crise de l’éducation, les fuites d’examens et la question de la responsabilité politique au centre du débat national.

