Alors que le tabac conventionnel continue de coûter chaque année la vie à des millions de personnes à travers le monde, le Maroc s’engage dans un débat d’une importance capitale : comment encadrer les nouveaux produits dits « sans fumée » : cigarettes électroniques, tabac chauffé, sachets de nicotine; sans freiner l’innovation, tout en protégeant la santé des citoyens
Organisée par La Vie Éco et animée par Fehd Iraqi, une conférence-débat a réuni à Casablanca un panel éclectique d’experts médicaux, de parlementaires et de représentants de la société civile. Ensemble, ils ont tenté de définir les contours d’une normalisation capable de concilier impératifs sanitaires et enjeux économiques
Vers un cadre réglementaire plus strict
Dès l’ouverture, le Dr Ouadi Madih, président de la Fédération nationale des associations du consommateur, a rappelé que l’Institut marocain de normalisation (IMANOR) venait d’adopter un cadre normatif spécifique à ces produits. Ces standards, qui deviendront obligatoires à partir de février 2026, s’inspirent des pratiques internationales et imposent de nouvelles exigences en matière de composition, de traçabilité et de sécurité.
« C’est une avancée majeure, mais encore insuffisante », a estimé Dr Madih, pointant la faible portée des normes volontaires au Maroc. Pour lui, l’enjeu central reste l’accès du consommateur à l’information : l’étiquetage complet, avec ses mentions obligatoires, doit garantir le droit de savoir — première étape du droit de choisir. Il a par ailleurs plaidé pour un appui accru du ministère du Commerce afin de renforcer les actions de sensibilisation
Un cadre législatif en constante évolution
La dimension légale a été détaillée par le Dr Fatima Gouaima Mazzi, médecin en santé publique et ancienne députée. Elle a souligné que le Parlement s’était déjà penché sur la question, notamment avec la révision de la loi 46-02 intégrant le tabac chauffé. Mais, selon elle, la loi doit évoluer au rythme des comportements et des innovations : « Le législateur doit anticiper plutôt que subir. La santé publique est une dynamique collective, pas une simple affaire de textes. »
Elle a plaidé pour une approche transversale des politiques de prévention, en impliquant les écoles, les médias et les institutions de formation, citant l’exemple des taxes sur les boissons sucrées comme modèle de cohérence sanitaire
Une approche scientifique fondée sur la réduction des risques
Sur le terrain médical, le Pr Yasser Sefiani, chirurgien vasculaire, a défendu une lecture pragmatique du phénomène. Selon lui, les politiques classiques d’interdiction et de dissuasion ont montré leurs limites : « Même dans les pays les plus rigoureux, le sevrage plafonne autour de 18 %. Il faut donc explorer d’autres voies, évaluer objectivement les alternatives et en mesurer les effets. »
Il a insisté sur la logique de réduction des risques, rappelant que la médecine s’appuie toujours sur la comparaison entre bénéfices et dangers. « Diaboliser ces produits ne sert à rien. Il faut les étudier, les encadrer, et surtout comprendre les mécanismes de la dépendance. La nicotine, en agissant sur le cerveau comme un neurotransmetteur du plaisir, crée un lien émotionnel puissant. On ne combat pas cette addiction par la contrainte, mais par la connaissance. »
Entre toxicologie et régulation indépendante
Pour le Dr Moncef Driss, pharmacologue et expert judiciaire, la véritable question est celle de la combustion. « Ce n’est pas la nicotine qui tue, c’est la fumée. Chaque dispositif change la manière de consommer, et donc le risque associé. » Il a rappelé que la nicotine n’est létale qu’à des doses très élevées, bien supérieures à celles présentes dans les produits du marché.
Mais pour cet expert, la complexité réside ailleurs : comment fixer une norme universelle face à la diversité des usages ? Il appelle à des standards évolutifs et à la création d’une agence nationale indépendante de santé publique, dotée de missions de pharmacovigilance et de toxicovigilance continues : « Seule une structure indépendante peut garantir une régulation crédible, loin des pressions économiques. »
La recherche, maillon faible du dispositif
Le Pr Sefiani a également pointé du doigt la faiblesse du système de recherche au Maroc, trop dispersé selon lui : « Nous n’avons pas de stratégie nationale cohérente. Chacun travaille sur son sujet, sans vision d’ensemble. » Il a cité en exemple l’Irlande, qui suit depuis 2009 une cohorte de jeunes pour mesurer sur plusieurs décennies l’impact du tabac et de ses substituts
Informer pour protéger
Le débat s’est conclu sur un consensus : la normalisation n’est ni une légitimation du tabac ni un rejet des innovations. Elle vise avant tout à instaurer transparence et responsabilité. Pour le Dr Madih, la clé reste la pédagogie : « Tant que le citoyen ignore, il ne peut pas se protéger. »
L’appel final, formulé par le modérateur Fehd Iraqi, résume l’esprit des échanges : « Le véritable défi consiste à trouver l’équilibre entre la liberté du consommateur, la responsabilité des fabricants et la protection de la santé publique. »


