La réforme des compléments alimentaires actuellement examinée par le Parlement marocain suscite une vive opposition au sein de la filière. Réunis au sein d’une large coalition regroupant fabricants, importateurs, distributeurs, acteurs du commerce électronique, commerces spécialisés et professionnels de la parapharmacie, les opérateurs du secteur demandent le retrait de la modification de l’article 30 de la loi n°17-04 relative au médicament et à la pharmacie.
Adoptée en première lecture par la Chambre des représentants au début du mois de juin, cette disposition prévoit de réserver aux pharmacies la commercialisation des compléments alimentaires présentant un « effet thérapeutique ». Une orientation que les professionnels considèrent comme une menace pour l’équilibre d’un marché en plein développement au Maroc.
Pour les membres de la Coalition des entreprises du secteur des compléments alimentaires, cette réforme pourrait entraîner une concentration de la distribution au profit d’un seul circuit de vente. Ils estiment qu’une telle mesure réduirait la concurrence, fragiliserait plusieurs milliers d’entreprises et risquerait d’avoir des répercussions directes sur l’emploi.
Selon les chiffres avancés par les représentants de la filière, plus de 5.000 entreprises interviennent aujourd’hui dans l’écosystème des compléments alimentaires au Maroc. Le secteur générerait près de 40.000 emplois directs et environ 80.000 emplois indirects, répartis entre les laboratoires de fabrication, les importateurs, les grossistes, les distributeurs, les commerces spécialisés, les parapharmacies et les plateformes de vente en ligne.
Les professionnels rappellent que cette industrie est relativement récente dans le Royaume. Il y a une quinzaine d’années, le marché des compléments alimentaires demeurait encore limité. Son développement a été porté par l’investissement de nombreux opérateurs privés qui ont contribué à structurer une véritable chaîne de valeur, allant de la fabrication à la distribution.
Pour la Coalition, la réforme risque également d’affecter les consommateurs. La limitation de la commercialisation à un seul canal de vente pourrait réduire le choix disponible sur le marché et entraîner une hausse des prix. Les représentants du secteur soulignent que dans de nombreux pays, les compléments alimentaires sont distribués à travers plusieurs réseaux complémentaires, incluant les pharmacies, les parapharmacies, les magasins spécialisés, les grandes surfaces et les plateformes numériques.
Les critiques portent également sur la méthode ayant conduit à l’adoption de cette disposition. Les professionnels affirment qu’aucune concertation approfondie n’a été menée avec les principaux acteurs concernés avant l’examen du texte. Ils regrettent que les fabricants, importateurs et distributeurs n’aient pas été pleinement associés aux discussions alors que la réforme pourrait transformer durablement les conditions d’exercice de leur activité.
Au-delà de la question du monopole, les opérateurs souhaitent orienter le débat vers un autre enjeu qu’ils jugent stratégique : la compétitivité de la production nationale. Selon eux, les compléments alimentaires fabriqués au Maroc évoluent déjà dans un environnement réglementaire plus restrictif que celui observé sur plusieurs marchés internationaux.
Les professionnels citent notamment les plafonds de dosage autorisés pour certaines vitamines, minéraux et substances nutritionnelles. À titre d’exemple, la vitamine D est limitée à 10 microgrammes au Maroc, alors que certaines références européennes autorisent jusqu’à 50 ou 100 microgrammes. Aux États-Unis, la limite peut atteindre 100 microgrammes. Des écarts similaires existent pour la vitamine C, la vitamine E, le sélénium ainsi que d’autres nutriments fréquemment utilisés dans les compléments alimentaires.
Selon les représentants de la filière, ces différences réglementaires réduisent l’attractivité des produits marocains face à la concurrence étrangère et compliquent les ambitions d’exportation des fabricants nationaux. Ils plaident ainsi pour une révision scientifique des seuils actuellement en vigueur afin de rapprocher progressivement la réglementation marocaine des standards internationaux tout en préservant les exigences de sécurité sanitaire.
La Coalition insiste également sur le fait que les compléments alimentaires ne sont pas des médicaments. Destinés à compléter l’alimentation, ils relèvent aujourd’hui de la législation relative à la sécurité sanitaire des produits alimentaires et sont soumis au contrôle de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA). Les professionnels estiment que le renforcement des contrôles, de la traçabilité et de la lutte contre les produits de contrebande constituerait une réponse plus efficace aux enjeux du marché qu’une restriction des circuits de distribution.
Autre point soulevé par les opérateurs : l’absence de données scientifiques rendues publiques pour justifier l’instauration d’une exclusivité commerciale. Selon eux, aucune étude n’a démontré à ce stade l’existence d’un risque sanitaire généralisé nécessitant une telle mesure. Ils appellent donc les pouvoirs publics à définir de manière précise et scientifique la notion d’« effet thérapeutique », qui constitue l’un des fondements de la réforme.
Alors que le texte doit désormais poursuivre son parcours législatif devant la Chambre des conseillers, la mobilisation du secteur reste forte. Les entreprises concernées espèrent convaincre les décideurs d’adopter une approche fondée sur la concurrence, l’investissement et le développement industriel. Pour elles, l’avenir du marché marocain des compléments alimentaires passe par un encadrement rigoureux et transparent, capable de protéger les consommateurs sans freiner la croissance d’une filière qui s’est imposée comme un acteur économique de plus en plus important dans le Royaume.


