Pour l’inventeur de l’anode graphite utilisée dans les batteries lithium-ion, le Royaume dispose aujourd’hui d’une occasion rare : transformer ses ressources naturelles, son industrie automobile et sa position géographique en véritable puissance industrielle de la batterie.
Les grandes batailles économiques du XXIe siècle ne se joueront peut-être ni dans les puits de pétrole ni dans les champs gaziers. Elles se joueront probablement autour d’un objet beaucoup plus discret : la batterie.
Derrière chaque véhicule électrique, chaque smartphone, chaque système de stockage d’énergie se cache une technologie devenue stratégique. Une technologie qui redessine déjà les rapports de force industriels à l’échelle mondiale.
Pour Rachid Yazami, scientifique marocain de renommée internationale et inventeur de l’anode graphite utilisée dans les batteries lithium-ion, le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts qui pourraient lui permettre de prendre part à cette nouvelle révolution industrielle.
Depuis Singapour, où il poursuit ses recherches, le physicochimiste observe avec attention les mutations du secteur énergétique mondial. Hausse des prix des hydrocarbures, tensions géopolitiques, accélération de la transition énergétique, développement massif des véhicules électriques : autant de signaux qui confirment selon lui que le stockage de l’énergie devient un enjeu de souveraineté.
« Les pays capables de produire, stocker et maîtriser leur énergie disposeront d’un avantage considérable dans les années à venir », résume-t-il.
Le phosphate, un atout que peu de pays possèdent
Longtemps considéré comme un simple exportateur de matières premières, le Maroc pourrait désormais prétendre à un rôle plus ambitieux dans la chaîne de valeur mondiale des batteries.
L’émergence de la technologie LFP, basée sur le lithium, le fer et le phosphate, change profondément les équilibres du marché. Cette chimie, de plus en plus utilisée par les constructeurs automobiles, réduit la dépendance au cobalt tout en offrant des coûts de production plus compétitifs.
Pour le Maroc, premier détenteur mondial de réserves de phosphate, la fenêtre d’opportunité est évidente.
Mais pour Rachid Yazami, l’enjeu n’est pas de vendre davantage de matière première.
L’objectif doit être de transformer localement ces ressources afin de créer davantage de valeur ajoutée industrielle.
« Le véritable défi n’est pas d’extraire les ressources mais de maîtriser les technologies qui permettent de les transformer », explique-t-il.
La gigafactory de Kénitra, premier jalon d’une nouvelle industrie
L’arrivée de la future usine géante de batteries à Kénitra constitue à ses yeux une étape majeure dans cette stratégie.
Il rappelle avoir évoqué dès 2014 la nécessité pour le Maroc de se doter d’une gigafactory dédiée aux batteries lithium-ion. Une décennie plus tard, cette vision prend forme.
Au-delà de l’automobile électrique, cette infrastructure pourrait également jouer un rôle central dans le stockage des énergies renouvelables.
Car la transition énergétique ne se limite pas à produire davantage d’électricité verte. Encore faut-il pouvoir conserver cette énergie lorsque le soleil disparaît ou lorsque le vent faiblit.
Avec son potentiel solaire et éolien considérable, notamment dans les provinces du Sud, le Royaume devra rapidement développer d’importantes capacités de stockage.
Pour Rachid Yazami, les volumes annoncés aujourd’hui ne représentent probablement qu’un point de départ.
« Les besoins futurs du Maroc seront largement supérieurs aux capacités initiales prévues », estime-t-il.
La qualité avant la quantité
L’enthousiasme autour des projets industriels ne doit toutefois pas masquer une réalité fondamentale : fabriquer des batteries est une chose, fabriquer des batteries performantes en est une autre.
Dans un secteur dominé par la Chine, la Corée du Sud et le Japon, la qualité demeure le véritable juge de paix.
Une batterie destinée à un véhicule électrique doit garantir sécurité, autonomie, longévité et fiabilité pendant plusieurs années. Le moindre défaut peut compromettre toute une chaîne industrielle.
Rachid Yazami rappelle que plusieurs projets européens ont rencontré des difficultés importantes précisément parce qu’ils n’ont pas réussi à atteindre le niveau d’excellence attendu.
Selon lui, le succès marocain passera par une culture industrielle fondée sur la précision, le contrôle qualité et la formation des compétences.
Sur ce dernier point, le scientifique se montre particulièrement optimiste.
Les ingénieurs et techniciens marocains qu’il a rencontrés à Tanger, Tétouan ou Kénitra lui ont laissé l’image d’une génération capable d’assimiler rapidement les technologies les plus avancées.
Une confiance qui nourrit une conviction forte : le Maroc ne se contentera pas éternellement d’accueillir des investisseurs étrangers.
À terme, il pourrait développer ses propres champions industriels.
Vers une gigafactory 100 % marocaine ?
Si les premiers projets sont aujourd’hui portés par des groupes internationaux, notamment asiatiques, Rachid Yazami estime que le savoir-faire accumulé pourrait permettre au Royaume de franchir une nouvelle étape au cours de la prochaine décennie.
L’idée d’une gigafactory entièrement marocaine ne relève plus, selon lui, de la science-fiction industrielle.
Elle pourrait devenir une réalité à l’horizon 2032 si les investissements, la formation et la recherche continuent à progresser au même rythme.
Une perspective qui renforcerait considérablement la souveraineté technologique du pays.
La batterie, nouvel instrument de puissance
Le Maroc bénéficie aujourd’hui d’un avantage rare. Peu de pays peuvent simultanément compter sur des ressources minières stratégiques, une industrie automobile déjà mature, une proximité avec les marchés européens et un accès privilégié aux marchés africains.
Reste désormais à transformer ces atouts en leadership industriel.
Car dans la nouvelle économie énergétique qui se dessine, la batterie n’est plus un simple composant technique.
Elle devient un outil de puissance, un levier de compétitivité et un facteur d’indépendance économique.
À travers son analyse, Rachid Yazami lance finalement un message simple : le Maroc dispose des cartes nécessaires pour s’imposer dans cette nouvelle industrie mondiale. Encore faut-il jouer la partie avec ambition, patience et exigence.
Les pays qui domineront demain ne seront pas forcément ceux qui possèdent les ressources les plus abondantes, mais ceux qui sauront les transformer en technologies, en emplois et en valeur ajoutée. Sur ce terrain-là, le Royaume semble avoir déjà commencé à avancer.

